Dans un sifflement feutré, le bus stoppa devant
l’abri. Des passagers descendirent, d’autres
s’engouffrèrent par les portes ouvertes. Laura-Lise regardait
distraitement par la vitre.
- Arrêt Roucas-Blanc, 18h45, 19h05, 19h25,
19h45, toutes les vingt minutes jusqu’à 22h. Puis 22h30,
23h, 23h30 et minuit. Pour la ligne B, qui s’arrête aussi
Chemin du port, le premier bus est à 5h45, puis 5h55 et
6h05…
- Mathieu ! Tu ne vas pas me servir tous les horaires
de la ligne 12, s’il te plaît ! A force, je vais finir par
les connaître par cœur, moi aussi !
Le visage de l’enfant prit une expression singulière.
Il voulait exprimer la joie, mais il adopta une mimique
étrange, s’apparentant plus à une grimace qu’à un
sourire. Laura-Lise y était habituée, comme elle était familière
du ton monocorde employé par Mathieu lorsqu’il
parlait. Il arrivait quelquefois qu’il s’essayât à mettre du
volume à son discours, mais la tonalité était généralement
en décalage avec ce qu’il disait. Il parlait fréquemment
avec emphase, usant de mots savants inappropriés. Il
pouvait s’exprimer avec lyrisme sur un sujet banal ou, au
contraire, décrire une scène poignante d’une voix terne.
À l’arrêt suivant, Laura-Lise et son neveu descendirent
à leur tour. Ils prirent la rue Vauban avant de
s’engouffrer dans le hall d’un immeuble sans charme.
L’ascenseur étant encore en panne, ils gravirent les six
étages par l’escalier.
- On va monger quoi ce soir ?
50
Laura-Lise déclina une nouvelle fois son nom
pour les retardataires. Elle appréhendait un peu la manière
dont allaient l’accueillir les élèves. Ses craintes
étaient inutiles, les enfants étaient naturellement curieux.
Ils affichaient une volonté très claire d’entrer en relation
avec elle.
Laura-Lise expliqua au groupe la raison de son
absence de la cour à la récréation du matin. Dubellan ne
l’avait libérée que très peu de temps avant le début des
cours, après l’avoir confiée à monsieur Rajalu, le conseiller
principal d’éducation. Ce dernier lui avait fait un exposé
détaillé de ce que le collège attendait d’elle. Laura-
Lise aurait dû le rencontrer avant de prendre son poste,
mais la surveillante qu’elle remplaçait avait prévenu
l’établissement de son arrêt au dernier moment. Le collège
avait donc recruté dans l’urgence, pendant les vacances
de Pâques. Comme le CPE et le principal étaient
en vacances, elle n’avait eu, comme contact, que monsieur
Cartier, l’adjoint de Dubellan, et ce, par téléphone
uniquement. Elle n’avait pas pu visiter l’établissement
avant la rentrée.
Aussi, le CPE avait-il eu pas mal de choses à expliquer
à Laura-Lise ce matin-là. Il lui avait présenté ses
collègues surveillants, cinq en plus d’elle, dont un
homme. Il lui avait fait visiter les salles d’étude, au
nombre de trois. Ils étaient passés, bien sûr, dans le local
de repos des surveillants. Monsieur Rajalu avait ensuite
conduit sa nouvelle recrue en salle des professeurs, où les
surveillants devaient vérifier dans les casiers les éventuelles
absences signalées par les enseignants après
25
Sobalsky avait été humilié par cette décision de sa
hiérarchie. Il n’était même pas certain que Dubellan ait
demandé quoi que ce soit. Il inspirait instinctivement
confiance. Alors que lui avait besoin d’user de ruse pour
que l’on s’intéresse à lui. S’il n’avait été un professeur
reconnu, faisant preuve d’autorité et connaissant toutes
les ficelles de l’enseignement, il est probable que nul ne
l’aurait écouté. Bien sûr, ces qualités n’étaient pas remises
en cause, mais son influence était en baisse. Son
échec au dernier conseil d’administration en était la
preuve. Il l’avait vécu comme un revers personnel, un
affront supplémentaire de Dubellan à son égard.
Désormais, il n’aspirait plus qu’à une chose : la
vengeance.
Comme il ruminait ses sombres pensées, tenant
encore le téléphone dans une main, il s’en retourna vers
le bureau pour reposer l’appareil sur son socle. Il sentait
le coin de sa lèvre supérieure droite tressauter nerveusement.
Il était vingt heures. Marianne ne l’avait même pas
appelé pour le dîner. Il prendrait encore son repas seul.
De toute façon, cela faisait longtemps que sa femme ne
s’intéressait plus à lui. Elle vaquait à ses occupations
sans se soucier de ce qu’il faisait. Il s’affairait donc de
son côté en solitaire. Ils vivaient sous le même toit, se
croisant parfois, échangeant quelques mots de temps à
autre, des banalités. Ils étaient, au fil du temps, devenus
de véritables étrangers.
Sobalsky soupira.
C’est alors qu’un tintement synthétique le fit sursauter.
Il se retourna en direction de l’ordinateur, dont
58
- Avez-vous un frère, monsieur Dubellan, répéta
le capitaine, un frère jumeau peut-être ?
- Je vois où vous voulez en venir, mais non, pas
de frère, je suis fils unique.
- C’est dommage… En effet, peut-être que les
jumeaux ont des mains parfaitement identiques. J’aurais
pu suivre cette piste, fit-il pensif.
- Et si quelqu’un avait reproduit la main de monsieur
à l’aide d’un moule ? Une main en plastique ou
quelque chose du genre, avança le lieutenant Garcia.
- Bravo, Garcia, lumineux ! Je me demande
comment je n’y ai pas pensé plus tôt. Est-ce possible, une
chose pareille ?
Lavergne regardait tour à tour le principal et
l’intendante. Cette dernière répondit :
- Peut-être, je ne sais pas. Il faudrait déjà pirater
l’ordinateur dans lequel est enregistrée l’image de la
main. Mais, dans ce cas, le pirate n’obtiendrait que du
code informatique ! Je ne crois pas que cela soit exploitable.
Enfin, admettons qu’il y parvienne. Il lui faudrait
reproduire ensuite la photo, fabriquer un moule d’après
cette photo – ce qui relève de la magie… Puis couler la
main avec une matière appropriée ? Ça fait beaucoup,
non ?
- Sans doute, mais si, comme vous le dites, votre
livre intéresse des savants éminents, il attise sûrement les
convoitises. En vingt ans de carrière, j’ai appris que rien
n’est impossible, madame. Plus rien ne m’étonne, même
si, généralement, il ne faut pas chercher bien loin l’auteur
d’un méfait.
89
biométrie devant une caméra. Toutefois, après une brève
réflexion, il comprit qu’il n’avait guère le choix. S’il refusait
l’interview, les journalistes risquaient de
l’interpréter comme une faiblesse. Ils pourraient insinuer
que, finalement, les décideurs avaient peut-être quelque
chose à cacher. Cela ne ferait que donner du poids aux
thèses de Sobalsky et des siens. Dubellan n’appréciait pas
du tout la tournure que prenaient les choses. Il se ressaisit
cependant :
- Bien, allons-y !
L’intendante sur les talons semblable à un fidèle
officier, le général Dubellan partit au front. Sitôt qu’ils
franchirent le porche du collège, des protestations
s’élevèrent parmi la foule. Les reporters n’eurent aucun
mal à les reconnaître et fondirent sur le couple.
- Giovanni Caseneuve, pour TV4 Marseille, fit un
homme replet, vous êtes monsieur Dubellan ?
Comme le principal acquiesçait, il enchaîna :
- L’installation d’un distributeur de plateaux par
biométrie du contour de la main est prévue au collège
Mimelot pour aujourd’hui, n’est-ce pas ?
- Oui, c’est exact. Cette option a été longuement
discutée et votée par le conseil d’administration de
l’établissement.
- Néanmoins, nombreux sont ceux qui s’y opposent.
Qu’avez-vous à leur dire ?
- Eh bien… Je suis surpris par cette démonstration,
mais ne la critique pas. La liberté d’expression est
une valeur qui m’est chère. Elle l’est aussi au sein du
collège Mimelot, et nous la respectons. Encore une fois,
70
Madame Chavibol avait le visage recouvert d’une
sorte d’argile verdâtre qui, en séchant, commençait à craqueler
sur son front. Dubellan se demanda quelle propriété
énergisante ou purifiante était censée receler cette matière.
Il pensa un moment que ce n’était pas son visage
que l’enseignante avait besoin de nettoyer en profondeur,
mais les méandres de son cerveau. Il songea alors à la
rumeur circulant à son sujet au collège. Les enfants racontaient
qu’elle était parasitée par une sorte de verrue
poussant à l’intérieur de son crâne qui lui rongeait la cervelle.
Il se demanda un court instant s’ils n’étaient pas
proches de la vérité. Puis il se ressaisit. Après tout, madame
Chavibol était professeur d’arts plastiques. Libre à
elle d’user de son propre corps pour satisfaire ses élans
artistiques.
- Oh ! Mon Dieu ! J’ai oublié de retirer mon
masque ! réalisa alors madame Chavibol. Je me fais un
masque avec de l’argile islandaise sitôt que je rentre chez
moi. J’ai fait comme d’habitude. J’avais oublié notre
réunion…
Comme elle vantait les qualités de l’argile islandaise,
Alix, le garçon représentant les élèves avec Victoria,
bourra les côtes de son amie d’un coup de coude :
- De l’argile islandaise ! Pas étonnant qu’elle soit
givrée !
Comprenant que s’il ne l’arrêtait pas, la femme à
moitié statufiée risquait de faire une conférence sur les
soins du visage, Dubellan revint au sujet les concernant.
- Merci pour vos explications, madame Chavibol,
mais reprenons là où nous en étions. Avant de parler ar-
39
Certains y voyaient des messages inédits des
grands prophètes de l’histoire. L’Église revendiquait le
droit de se saisir du Livre d’Ortensia sous prétexte qu’un
passage ressemblait étrangement aux fameux manuscrits
de la mer Morte. Les juifs orthodoxes y découvraient des
lignes issues tout droit du Talmud. Shiva étant cité une
ou deux fois en faisait, pour les hindous, un texte appartenant
à leur culture.
Et puis, des théories plus folles encore furent
avancées. Le nom du sire de Nostre Dame y apparaissant,
certains pensaient que l’ouvrage était un complément des
écrits de Nostradamus. Il devenait alors annonciateur des
pires calamités, de catastrophes encore jamais égalées.
Ceci pour les adeptes du prophète Jérémie.
Bref, le Livre d’Ortensia enfiévrait les esprits, et
pas seulement les esprits sains !
Écrit dans une langue sur laquelle les spécialistes
en linguistique et savants du monde entier se cassaient les
dents depuis des lustres, il n’en exerçait que plus
d’attrait. Comportant des racines grecques, de l’arabe, de
l’hébreu, du sanscrit et nombre d’autres idiomes non
identifiés, on eût dit que le Livre d’Ortensia avait été
rédigé dans toutes les langues dont avait usé l’humanité
depuis ses origines.
Il était une véritable tour de Babel.
L’ennui, c’est que nul n’en avait la clé.
La tour restait désespérément fermée. L’Homme
en avait été exclu.
15
nous avons voté pour cette installation de façon réglementaire.
Les parents d’élèves ont été informés au préalable.
Nous leur avons envoyé des formulaires expliquant
ce qu’est la biométrie RCM. Celle-ci, par ailleurs, n’est
pas une obligation, les convives qui le souhaitent peuvent
toujours utiliser leur carte. Enfin, je le rappelle, cette
technologie n’a rien à voir avec la prise d’empreintes
palmaires et ne peut être utilisée d’aucune façon.
- Comment pouvez-vous en être certain ?
- Le contour de la main est filmé par deux caméras,
en trois D. A quoi voulez-vous que cela serve ? Connaissez-vous
des fichiers, des administrations faisant
usages de telles informations ?
Caseneuve éluda par une autre question :
- Avec l’informatique, à l’heure d’Internet, il est
logique de penser que des informations pourraient circuler
sans contrôle, non ?
- Nous ne divulguons aucune donnée, le réseau est
interne. Votre chaîne diffuse ses reportages en ligne,
n’est-ce pas ? Je suppose que dans quelques heures, demain,
toute la France pourra visionner cette interview sur
Internet.
Dubellan fit une courte pause. Il rajusta machinalement
le nœud de sa cravate et reprit :
- Tout le monde me verra donc à la télévision, entendra
mes propos. Je ne m’en inquiète pas pour autant,
je ne suis pas sujet à la “caméraphobie”. Un bon usage de
l’image, des nouvelles technologies, des médias est une
chance que d’autres nous envient. Pourquoi ne pas en
profiter ? Je m’exprime au nom de l’établissement, en
71
Lesecret
d’
Ortensia
Dubellan n’avait de cesse de repasser en boucle la
scène qu’il avait vécue tout juste une heure plus tôt.
Comme chaque matin, il était arrivé en avance. La première
chose qu’il faisait généralement, quand il pénétrait
dans les locaux, était une visite de routine à la salle 13.
Depuis qu’il avait la responsabilité du Livre d’Ortensia,
il sacrifiait invariablement à ce rituel. Si, par hasard, on
le dérangeait de bonne heure, il se rendait sur les lieux
sitôt qu’il avait un instant. Ses nuits agitées, où il se
voyait découvrant la salle 13 vide au petit matin, motivaient
sans doute cette habitude. Inconsciemment, Dubellan
avait besoin de se rassurer. Mais il y avait autre
chose. Le principal tenait au Livre d’Ortensia comme à la
prunelle de ses yeux. Un lien profond l’unissait à
l’ouvrage, avec lequel il entretenait une véritable filiation.
Dubellan considérait comme un devoir de veiller sur
le livre ayant appartenu à ses aïeux. Il en était fier.
Si la crainte d’un vol le torturait depuis longtemps,
il était désormais totalement rassuré. La borne
biométrique valait pour lui tous les cerbères et autres
gardiens des enfers. Il était convaincu de la fiabilité du
système, qui ne reconnaîtrait rien d’autre que sa main
pour ouvrir l’antre sacré. C’est donc ce qu’il fit ce matinlà
: poser sa main sur le lecteur, machinalement, confiant.
La porte blindée coulissa lentement dans un bruit feutré
et Dubellan pénétra dans la pièce.
Son cœur s’arrêta de battre.
Durant quelques secondes, il fut tétanisé. Oubliant
de respirer. Quand il reprit son souffle, celui-ci était
court, son rythme cardiaque, totalement anarchique. Du-
81
additionnait et multipliait les chiffres à la vitesse d’une
calculatrice et, étrangement, vouait une véritable passion
aux horaires des bus marseillais, qu’il déclamait en toute
circonstance sans jamais se tromper.
Mathieu était un génie, mais il lui manquait
l’essentiel. Il n’avait pas accès aux émotions ordinaires
qui font de la vie une expérience sublime. Il pouvait lire
un roman d’une traite, en réciter des chapitres entiers
sans comprendre la subtilité émotionnelle faisant le jeu
des personnages. Il ne comprenait ni l’humour ni l’amour
et rencontrait de sérieux problèmes de socialisation.
Mathieu était un être différent.
Cette singularité avait un nom : “syndrome
d’Asperger”, une forme d’autisme diagnostiquée chez lui
à l’âge de quatre ans. Il était le fils de la sœur aînée de
Laura-Lise. Julie était malade depuis quelques mois. Elle
avait besoin de repos. Comme elle était seule pour
s’occuper de son fils, Laura-Lise s’était tout naturellement
proposée pour accueillir Mathieu le temps nécessaire
à la convalescence de sa sœur.
Une mélodie synthétique tira la jeune femme de
ses pensées. Elle se dirigea vers le téléphone.
- Mademoiselle Loyal ?
- Oui
- Bonjour, excusez-moi de vous déranger. Jean-
Yves Sobalsky, professeur de SVT au collège Mimelot.
Pourriez-vous m’accorder quelques minutes ?
- Heu… Oui, fit Laura-Lise surprise.
- Je n’en aurai pas pour longtemps, rassurez-vous.
Vous êtes surveillante à Mimelot depuis une semaine et
52
l’or en plomb, par exemple. Elle était aussi, selon les
croyances, capable de fournir à l’homme un élixir de vie
éternelle !
- Vous voulez dire qu’Ostanès était encore vivant
à l’époque de Bolos de Mendès, deux cents ans après
avoir été cité pour la première fois par le Lydien…
- Xantos, précisa Dubellan, c’est Xantos qui, le
premier, parla d’Ostanès. J’ignore s’il s’agit du même
individu, en vérité, mais certains le pensent…
C’était une des raisons pour lesquelles la communauté
scientifique se penchait avec un tel engouement sur
le Livre d’Ortensia. Il ne se passait pas un mois sans
qu’un savant, d’une nationalité ou d’une autre, ne vînt
plancher sur l’ouvrage. La plupart ne croyaient pas réellement
qu’il contînt le secret de la vie éternelle, mais
depuis qu’il avait été “médiatisé”, un siècle auparavant,
le livre faisait débat. Les journaux en faisaient leurs
choux gras au moindre soupçon de découverte, qui généralement
ne se révélait être, après quelques études exhaustives,
qu’une hypothèse supplémentaire.
Et elles étaient nombreuses.
D’aucuns y voyaient la formulation d’un élixir de
jouvence, d’autres, des équations mathématiques qui
permettraient de résoudre les énigmes les plus pointues
sur lesquelles travaillaient les astrophysiciens aujourd’hui.
On évoquait la physique quantique, la théorie
des cordes, la solution du grand théorème de Fermat. Le
livre recelait la recette d’une nouvelle énergie, que l’on
obtiendrait à partir du néant…
14
Omar Khayyam, éminent savant de la fin du X e siècle.
Enfin, beaucoup plus ancien, et non moins énigmatique,
le nom d’Ostanès était cité à plusieurs reprises. Il
s’agissait d’un mage légendaire antique, mentionné pour
la première fois par Xanthos le Lydien vers - 450.
- Des historiens ont vérifié tout cela, crut bon
d’ajouter Dubellan en desserrant légèrement son nœud de
cravate, face à une Laura-Lise captivée, pour qui cela ne
faisait aucun doute.
Le professeur prit une profonde inspiration et
poursuivit son récit. Au bas d’une série de formules mathématiques
complexes et jusque-là irrésolues, on pouvait
lire le nom de Bolos de Mendès. C’était un auteur de
langue grecque du II e siècle av. J.-C., originaire de Mendès,
en Égypte. C’était probablement l’un des premiers
auteurs traitant d’occultisme. Il était le représentant d’un
courant de pensée populaire consistant à “mélanger” des
éléments de la pensée scientifique et philosophique
grecque et des savoirs issus de la tradition magique de
l’Orient. Ce fut lui qui évoqua la Table d’émeraude, notamment.
Il prétendait détenir son savoir d’Ostanès le
Mage en personne.
- Mais, comment est-ce possible ? releva Laura-
Lise. Vous avez dit qu’Ostanès a été mentionné pour la
première fois vers - 450 !
- Je vois que rien ne vous échappe, ma jeune
amie. Mais nous touchons justement là au cœur du sujet.
La Table d’émeraude était, durant l’Antiquité, ce que les
alchimistes ont appelé plus tard la pierre philosophale.
Elle était censée transformer certaines choses, comme
13
jourd’hui est grave. Elle déterminera l’avenir, la liberté
de nos jeunes ! Une lourde responsabilité nous incombe !
Il nous faut faire le bon choix.
Des applaudissements ponctuèrent son discours.
Dans la fébrilité de son allocution, Sobalsky s’était levé.
Il remercia son auditoire avant de s’asseoir. Dubellan
connaissait au professeur un incontestable talent
d’orateur. Il en était quelquefois admiratif. Il avait souvent
pensé que Sobalsky avait raté sa vocation. Il aurait
fait un très bon avocat. Avec son tempérament versatile,
et une capacité à mentir sans vergogne, il aurait même
fait un parfait homme politique.
Pour le moment, Sobalsky était là, dans cette salle
de réunion où il avait visiblement réussi à mobiliser un
nombre conséquent d’opposants au projet de Dubellan. Il
lui faudrait faire preuve de tact pour convaincre. C’est à
cela qu’il se consacra durant l’heure suivante. Madame
Duval l’appuya, ainsi que Victoria et Monsieur Parpelane,
le professeur de français qu’il savait acquis à sa
cause. Surtout, l’intervention inopinée de l’infirmière
scolaire captiva l’assemblée. Elle prit la parole spontanément,
pour évoquer les problèmes liés à l’hygiène :
- Comme certains d’entre vous, quand j’ai pris
connaissance de ce projet, je me suis inquiétée pour
l’hygiène globale dans l’établissement. Et puis, en y réfléchissant,
je me suis dit que l’introduction de ce système
pourrait représenter une formidable opportunité
pour renverser la tendance. En effet, malgré les lavabos
en entrée de self, très peu d’élèves, comme d’adultes, soit
dit en passant, se lavent les mains avant de déjeuner.
43
- Manger, reprit Laura-Lise, comme mangeoire,
manchot, manchon, manteau, mandibule… Tu sors de
chez monsieur Guillot.
Le garçon voyait l’orthophoniste depuis qu’il
avait commencé à parler, d’une manière peu cohérente. Il
s’exprimait aujourd’hui sans difficulté, mais il arrivait
encore qu’il accroche quelques mots quand il était fatigué
ou énervé.
En ouvrant le réfrigérateur, Laura-Lise ne put
réprimer une grimace. Une brique de lait, une boîte
d’œufs et une salade dans le bac à légumes ne laissaient
guère de choix. Dans le placard, au-dessus de l’évier, elle
trouva une boîte de tomates pelées et un paquet de pâtes.
- Que dirais-tu d’une omelette avec des spaghettis
à la tomate, lança-t-elle ?
L’enfant ne répondit pas. Il s’était assis sur le
rebord de la table, se balançant légèrement d’avant en
arrière, et semblait perdu dans ses pensées. Laura-Lise ne
chercha pas à l’en sortir. Elle savait que c’était inutile.
A 11 ans, Mathieu était un solitaire, ne partageant
pas les jeux de ses camarades de classe. Il se passionnait
de façon tout à fait surprenante pour l’astronomie, et il
était capable de nommer de lointaines constellations dont
le commun des mortels n’avait jamais entendu parler. Il
lisait des livres en latin ou en grec sans en comprendre un
traître mot, mais il pouvait, après une lecture unique, réciter
par cœur un texte de plusieurs pages. Il s’amusait à
mélanger des expressions de langues diverses, sensible à
la musicalité des mots, composant ainsi de curieux
poèmes. Les nombres n’avaient pour lui aucun secret, il
51
le nom de “hortensia opuloides” (“plante du jardin ressemblant
à une viorne”). La première partie étant une
ellipse de “flos hortensia” (“fleur de jardin”) parce
qu’elle était cultivée dans tous les jardins de Chine et du
Japon. Ainsi, le nom puisait sans doute son origine dans
le féminin de l’adjectif latin “hortensius” (“de jardin”).
- J’ai lu quelque part que le nom du livre n’a pas
toujours été orthographié ainsi, n’est-ce pas ?
- J’y viens, jeune impatiente, je vois que mon histoire
vous intéresse.
- Et comment !
Monsieur Dubellan expliqua alors à Laura-Lise
que c’est Nicole-Reine Lepaute, l’astrologuemathématicienne,
qui, elle-même, baptisa l’ouvrage. Il
lui fut remis par l’un de ses aïeux peu de temps avant sa
mort. C’était un savant voyageur qui l’avait, quant à lui,
rapporté de l’un de ses nombreux périples en Asie. Selon
les dires du vieil homme, le livre avait circulé un peu
partout : en Grèce, en Perse, à Samarcande et Ispahan.
Plus loin dans le temps, il serait passé par la Mésopotamie,
Babylone, Alexandrie et l’Inde, où il serait arrivé
durant l’invasion aryenne. Enfin, plus récemment, il avait
séjourné en Chine, où l’ancêtre de Nicole-Reine Lepaute
le découvrit finalement.
- Mais pour quelle raison a-t-il voyagé de la
sorte ?
- En fait, ce livre circulait dans des milieux initiatiques,
des cercles philosophiques ou savants. Seuls les
sages y avaient accès.
11
- Alors, votons, s’empressa Dubellan, qui craignait
que ses opposants ne reviennent à la charge. Si personne
n’y voit d’objection, à main levée, nous ne
sommes pas nombreux. Qui est contre le projet ?
Une volée de bras se leva. Sans avoir encore
compté, Dubellan comprit qu’ils étaient nombreux, trop
nombreux. Il y avait Sobalsky, bien sûr, madame Chavibol,
deux des élus locaux, les deux membres de
l’ATOSS, quatre parents d’élèves et Alix.
Onze personnes.
Dubellan se crispa.
- Bien, il reste donc treize personnes. Qui est
pour ? demanda-t-il d’une voix mal assurée.
Dubellan eut l’impression que les bras se levaient
plus lentement. Quand il en compta douze, il balaya
l’assemblée du regard, mais nul ne broncha.
- Il manque une personne.
- Je n’ai pas d’avis, fit un monsieur. Mon fils ne
mange pas au self. Je ne me sens pas en mesure de donner
mon opinion sur le sujet. Je m’abstiens.
- Bien, cela fait donc douze pour et onze contre.
Quelqu’un a-t-il quelque chose à ajouter ?
Un silence pesant lui répondit. Dubellan croisa le
regard furibond de Sobalsky. D’autres étaient mécontents,
c’était palpable.
- Bien, alors je déclare ce CA clos. Je vous remercie,
mesdames et messieurs.
Les pieds de chaises crissèrent. Des poignées de
main furent échangées. Certains s’en allèrent sans tarder.
Ceux qui restaient parlaient à voix feutrée en lançant au-
48
Il tenait pourtant à faire bonne impression, en ce
jour de rentrée, car celui-ci était prometteur. Il en espérait
beaucoup. Il bouillait d’impatience même. Les cours
commençaient dans une heure. Il était en avance, mais
c’était chez lui une habitude. Il aimait prendre son temps,
jeter un dernier coup d’œil aux cours prévus pour la journée,
vérifier les plannings, relire un compte-rendu.
Etienne Dubellan était un ancien professeur de
français. Il était désormais le principal du collège Mimelot,
fonction qu’il assumait avec un professionnalisme
rigoureux. Organisé, méticuleux, il faisait preuve
d’autorité lorsque c’était nécessaire. Il privilégiait le dialogue,
en cherchant à comprendre les raisons d’un problème,
plutôt que la sanction systématique. Si
l’exubérance de ses cravates provoquait quelquefois des
sourires sur son passage, parmi ses collègues et ses
élèves, Dubellan était estimé par les premiers, respecté
par les autres.
En saisissant sa serviette, bourrée à en faire craquer
les coutures, il se redressa pour quitter l’habitacle de
sa voiture. La poignée céda sous le poids et la sacoche de
cuir élimé s’ouvrit en tombant. Quelques documents
s’éparpillèrent sur le sol et Dubellan se baissa pour les
ramasser. Si l’incident l’avait troublé, il ne put réfréner
un sourire en rangeant les papiers à l’en-tête de la société
Alise, qu’il remit soigneusement à l’intérieur du cartable.
Oui, cette journée allait être exceptionnelle.
Dubellan fit un bref état des lieux de sa serviette,
déjà réparée à maintes reprises. Il faudrait bien qu’un
jour il se décide à en changer, mais il avait du mal à se
4
teuses dont on ne connaît pas bien la véritable vocation.
Ainsi…
Et Sobalsky se lança dans une des plaidoiries dont
il avait le secret, tentant de rallier Laura-Lise à sa cause.
Celle-ci, polie, l’écouta avec intérêt, bien qu’elle connût
déjà la position du professeur qui, par ailleurs, n’apporta
rien de nouveau à ce qu’elle entendait depuis une semaine.
- Nous venons de constituer notre propre collectif.
Peut-être souhaiteriez-vous vous joindre à nous ?
L’installation du système à Mimelot est prévue dans
quinze jours. Nous allons organiser une manifestation la
semaine prochaine. Si la mobilisation est importante,
nous demanderons au conseil d’administration de revenir
sur sa décision et d’organiser un autre vote. Sinon, nous
serons présents le jour de l’installation. Plus nous serons
nombreux, mieux ce sera, évidemment.
- Bien sûr, je comprends. Mais en quoi puis-je
vous être utile ? Je ne suis qu’une surveillante, après tout.
Laura-Lise n’avait aucune intention de participer
au mouvement contestataire. Sa curiosité naturelle l’avait
poussée à étudier en profondeur tout ce qui concernait la
biométrie par contour de la main. Elle s’était fait sa
propre opinion sur cette technologie, déduisant qu’elle ne
présentait pas le moindre danger. Elle trouvait ce système
plutôt pratique, même, et ne comprenait pas cette attitude
réfractaire au progrès de certains. Ça ne correspondait
pas à son tempérament. Elle sourit. Une comparaison
venait de lui traverser l’esprit : c’était comme si un
groupe d’hommes préhistoriques manifestaient contre
54
- Exact, confirma le principal.
Lavergne fronça exagérément les sourcils, creusant
son front bas de deux profonds plis. On eût dit que la
réflexion lui demandait un effort considérable. Dubellan
se dit que, finalement, c’était peut-être le cas. Si ces
étonnants policiers ne faisaient probablement pas avancer
l’enquête, ils présentaient au moins l’avantage de le distraire.
Dubellan en avait presque oublié la gravité de la
situation, tant les deux individus le surprenaient. Mais
quand Lavergne élabora quelques hypothèses sur
d’éventuels suspects, il changea brusquement d’avis.
- Bien, notre affaire me paraisse des plus simples,
commença le capitaine, on peut supposer, éventuellement,
puisque l’installation de votre plot bisométrique est
récente, qu’elle soit défaillante. Je n’ai pas vraiment confiance
dans toutes ces technologies modernes. On n’y
comprend rien. On nous vend des gadgets qui nous dépassent
et, au bout du compte, on se fait avoir.
- C’est impossible ! s’insurgea Dubellan. Nous
avons fait appel à la société Alise, une des meilleures
entreprises dans ce domaine.
- Alise, releva le capitaine. Qui est-ce ?
- C’est le nom de l’entreprise qui a installé le système,
expliqua le principal. Elle équipe des lycées et collèges
depuis 1992.
- Il faudra que je parle avec ces gens, fit Lavergne
en griffonnant sur un calepin. Vous avez des documents
sur cette société ?
- Aucune documentation papier n’accompagne le
système. On nous fournit, lors de l’installation, une clé
86
- Eh bien ! Que de compliments ! Merci encore.
Mais je ne suis pas au point et il me faudra travailler
beaucoup encore, j’en ai peur, pour jouer cette sonate
avec toute la virtuosité qu’elle mérite.
L’homme hocha la tête.
- Vous êtes modeste, mademoiselle. Non non,
c’est très bien, je vous assure. Vous m’avez ému. C’est
moi qui vous remercie.
L’inconnu paraissait vouloir parler encore, mais il
semblait gêné, cherchant ses mots. Laura-Lise
l’encouragea :
- Tant mieux si ça vous plaît. Mais je ne me suis
même pas présentée : Laura-Lise, dit-elle.
- Jean-Michel, répondit l’homme en tendant à la
jeune femme une main tremblante.
- J’habite à deux pas, dans les tours que vous
apercevez derrière les arbres, précisa Laura-Lise. Je suis
ravie de vous avoir comme groupie ! Il va falloir que je
vous laisse, je vais travailler. Mais je serai là demain.
N’hésitez pas à venir m’écouter.
- J’y serai. Promis.
Laura-Lise s’éloigna dans l’allée. Il lui fallait encore
accompagner Mathieu à l’école, avant de filer à
Mimelot. Elle n’avait pas de temps à perdre. Tout en se
roulant une cigarette, Jean-Michel suivit des yeux la silhouette
gracile de la jeune femme jusqu’à ce qu’elle
franchisse un portillon pour se fondre dans la rue déjà
animée. Une voiture passa, sirène hurlante, rompant définitivement
le moment de grâce. Jean-Michel se demanda
s’il s’agissait d’un véhicule de police. Il était curieux
79
l’écran était resté allumé. Un message venait de lui parvenir.
En lisant le nom de l’expéditeur, il s’empressa de
l’ouvrir.
De : claude.perrot-mimelot@orange.fr
A : jean-yves.Sobalsky@yahoo.fr
Cher collègue,
J’ai fait ce que tu m’avais demandé. J’ai donc obtenu
des informations qui vont peut-être t’intéresser, notamment
une liste d’ouvrages commandés récemment par notre “ami”.
Tu trouveras cette liste en pièce jointe, avec tout ce qui m’a
semblé curieux, comme les sites Internet, toujours les
mêmes, qu’il consulte depuis une semaine. Il cherche quelque
chose, c’est évident.
En te souhaitant bonne réception.
Cdt
Claude Perrot
Informaticien Mimelot
Sobalsky ouvrit le fichier en pièce jointe et le survola
rapidement. Le tressautement au coin de ses lèvres
s’estompa. Au fur et à mesure qu’il parcourait le texte,
son visage s’éclairait. Perrot avait raison. Les centres
d’intérêt de Dubellan, depuis une semaine, convergeaient
vers un seul thème : la construction de monastères entre
le XII e et le XIII e siècles. Il y avait certainement une raison
à cela. Sobalsky était bien décidé à la découvrir. Il
connaissait suffisamment le principal pour deviner qu’il
59
taires pour les parents. Les vols n’étaient pas rares non
plus. Naturellement, ce genre de problèmes disparaîtrait
si le nouveau système était adopté.
- Les fabricants proposent différentes formules,
intervint Dubellan. Le pack que nous avons retenu est
particulièrement adapté à nos besoins, et, surtout,
l’entreprise choisie est pionnière en la matière !
Se tournant vers l’intendante, il la laissa poursuivre.
- En effet, un outil très performant nous est proposé,
entre autres. Il s’agit du système Arc-en-Self, dont
je vais vous parler plus en détail.
Le système en question administrait en temps réel
tout type de convives, élèves, commensaux, invités… Il
permettait de gérer les modes forfaits, tickets, forfaits et
tickets modulés, cartes jetables… Avec lui, il devenait
possible de mieux prévoir les effectifs, d’obtenir les
noms des absents immédiatement après le repas ou sur
toute une période. La liste des déjeuners pris était fiable.
Mais l’outil avait encore d’autres ressources, comme
l’édition de l’ensemble des états utiles à la vie scolaire et
à l’agence comptable. Il servait à contrôler les autorisations
de passage à la borne de self suivant une multitude
de critères, et les files d’attente par les flux horaires. Il
facilitait la gestion des encaissements sur plusieurs imputations
comptables à partir d’un même versement ou de
versements séparés.
- Bref, un outil indispensable pour être pleinement
efficace ! s’enflamma madame Duval.
37
Marseillais et plus particulièrement des élus, flattés
d’administrer la commune, le collège qui en avait la
garde.
- Vous n’êtes pas sans savoir que le livre secret
est bien gardé, derrière une porte blindée à trois serrures.
Nous avons fait obstruer les fenêtres, et la salle 13 est
sous la surveillance d’une alarme électronique.
Malgré ce dispositif, Dubellan n’était pas rassuré.
Il lui arrivait fréquemment de se réveiller en pleine nuit,
en sueur, après un mauvais cauchemar. Toujours le
même. Il ouvrait la porte de la salle 13, le matin en arrivant
au collège, et la vitrine dans laquelle reposait le précieux
ouvrage était vide.
- Une serrure ne constitue pas un obstacle pour un
connaisseur. Aux États-Unis, un prisonnier a ouvert une
serrure de treize kilos avec… une brosse à dents ! lança
Dubellan.
- L’alarme est fiable, elle est reliée au poste de
police du quartier, avança madame Cherfaoui.
- Là encore, on a vu des professionnels se jouer de
systèmes bien plus performants que celui dont nous disposons,
fit le principal.
- Que faut-il faire ? demanda monsieur Keller
- La solution est simple : un contrôle d’accès
biométrique. Une main ne peut être volée. La porte ne
s’ouvre qu’à condition que ce soit la bonne personne qui
se présente.
- Adopté, dit monsieur Santini. Cela ne nous coûtera
pas beaucoup plus cher, et la fiabilité du système est
incontestable.
47
- Oh ! Je vous prie de m’excuser. Laura-Lise
Loyal, dit-elle, en tendant une main aux doigts cerclés de
bagues.
Dubellan prit sa main dans la sienne tout en fixant
les yeux émeraude de son interlocutrice. Elle avait un
regard franc, intelligent, et souriait naturellement, découvrant
une rangée de dents parfaitement alignées. Ses
traits fins, la courbe harmonieuse de son menton, son
petit nez légèrement retroussé avaient un charme indéniable.
La moue qu’elle affectait la rendait irrésistible.
Après une brève observation, Dubellan se rendit compte
que celle qu’il prenait pour une adolescente était peutêtre
plus âgée qu’il ne l’avait cru au premier abord. Elle
aurait pu avoir l’âge de sa fille, pour peu qu’il ait des
enfants, mais elle avait tout de même passé celui d’user
les bancs du collège. Voyant que son nom ne semblait
pas éclairer le principal, Laura-Lise ajouta :
- Je suis la nouvelle surveillante.
- Mais bien sûr, mademoiselle Loyal, c’est à moi
de vous présenter des excuses. Je suis préoccupé ce matin.
Je ne pensais pas vous voir si tôt. Mais venez avec
moi, je vais vous faire visiter.
- Je suis toujours en avance à mes rendez-vous.
Dubellan apprécia la remarque. Cette jeune
femme, sur ce point, lui ressemblait. Comme il
l’entraînait vers les classes des sixièmes, elle lui dit :
- J’aime beaucoup votre cravate. C’est le Taj Mahal
?
- Bravo ! Je rentre d’Agra, justement. J’y ai passé
quelques jours et une semaine à New Delhi. Je me suis
8
commencé par jouer un peu, des sommes modestes, mais
il avait fini par ne plus vraiment contrôler ce qu’il était
convenu d’appeler désormais une addiction. Il jouait de
plus en plus gros et s’était finalement endetté.
Il ne parlait à personne du vice qui le rongeait,
taisant les soucis financiers en découlant. Aussi, fut-il
fortement contrarié en constatant que quelqu’un avait
trouvé son secret. Il était inquiet aussi, craignant que Perrot
ne s’épanchât sur ses mœurs singulières. Finalement,
Sobalsky comprit que l’informaticien, de son côté, se
tracassait lui aussi. En effet, si ses pratiques venaient à
être divulguées, il perdrait son poste et serait probablement
poursuivi pour atteinte à la vie privée. Ainsi, entre
les deux hommes s’installa une connivence qui se transforma
bientôt en une véritable collaboration. Quand Sobalsky
avait besoin d’une information sur l’un de ses
collègues, il faisait appel à Perrot. Ce dernier obtenant en
retour l’assurance d’un secret bien gardé. De plus, ces
activités clandestines l’amusaient.
Naturellement, sitôt que Dubellan s’intéressa à la
biométrie, Sobalsky en fut informé. Il demanda à Perrot
de renforcer sa surveillance. C’est comme ça que les
deux hommes s’aperçurent du nouveau sujet de préoccupation
du principal. Depuis le dernier courriel de Perrot,
Sobalsky avait compris bien des choses. Les documents
qu’il avait désormais entre les mains étaient de la plus
haute importance. Il n’avait pas l’intention de les lire
immédiatement. Une page, surtout, l’intéressait. Il l’avait
déjà étudiée sur l’écran de son ordinateur, mais il ne put
s’empêcher d’y revenir sur le papier.
76
bellan crut un instant qu’il allait s’écrouler, tant ses
jambes lui donnèrent l’impression de s’être transformées
subitement en coton. Il fit un pas en avant et posa ses
mains sur la table de marbre pour assurer son équilibre.
Celle-ci était vide.
Comme dans le pire de ses cauchemars, la vitrine
protégeant le Livre d’Ortensia avait disparu, et son contenu
avec.
Dubellan se frotta les yeux, se croyant atteint de
berlue, mais le contact de ses mains avec le marbre froid
le convainquit qu’il ne rêvait pas. Le sang bourdonnait
dans ses oreilles. Il était sonné. Après quelques instants,
son cerveau recommença à fonctionner. Le principal
scruta minutieusement l’espace autour de lui. La pièce
était spartiate, dallée de larges pierres, les murs, nus.
Seule une commode ancienne trônait le long de celui du
fond. C’était une relique d’un autre siècle, massive et
robuste, que personne n’avait trouvé nécessaire de déménager.
Elle avait sa place dans cette salle, bien qu’elle ne
servît guère aux rares chanceux autorisés à voir le précieux
livre qu’à s’asseoir. Les fenêtres étant maçonnées
et obstruées, il n’y avait d’autre accès à la salle 13 que la
porte blindée.
Celle-ci était câblée à la borne biométrique. Il
était donc impossible de pénétrer autrement dans la pièce.
C’est cette pensée que ressassait Dubellan. Elle tournait
en boucle, l’obsédait à tel point qu’il n’entendit pas la
jeune secrétaire lui parler. Voyant qu’il n’avait pas compris
ce qu’elle disait, elle répéta :
82
comprends pas comment ni pourquoi il a finalement atterri
ici.
- En fait, Nicole-Reine Lepaute vivait à Paris, où
elle est née en 1723, dans la famille Étable, dont plusieurs
membres étaient au service de la dynastie
d’Orléans à Versailles et au Palais du Luxembourg ensuite.
Son père a été le valet de la duchesse de Berry et de
Louise-Élisabeth d’Orléans. Je vous passe les détails,
mais Nicole-Reine épousa Jean-André Lepaute en 1749.
Ce dernier était un horloger de renommée.
- Madame Lepaute n’était pas encore une savante
?
- C’est en partageant les travaux de son mari
qu’elle rencontra Jérôme Lalande. C’était un astronome
confirmé. Il obtint un observatoire au dessus du porche
du palais du Luxembourg. Nicole-Reine fut engagée
comme assistante par ce prestigieux savant, qui calcula le
retour de la comète de Halley à un mois près en 1759, et
dont le nom est gravé sur la tour Eiffel. Elle partagea par
la suite certains de ses succès.
Devançant les questions de Laura-Lise, Dubellan
détailla l’histoire de Nicole-Reine Lepaute. N’ayant pas
eu d’enfant, elle accueillit plus tard un neveu de son mari,
Joseph Lepaute, alors qu’il avait quinze ans. Il devint
professeur de mathématiques à l’Ecole militaire, puis
adjoint en astronomie à l’Académie royale des sciences.
Il fut ensuite recruté pour l’expédition de La Pérouse et
périt en 1788 sur l’île de Vanikoro.
- C’est à lui que Nicole-Reine avait confié le
Livre d’Ortensia, conclut Dubellan. Elle espérait que son
19
était seule, loin de sa famille vivant dans une autre région.
Aussi appréciait-elle la compagnie de ce voisin, fin
gourmet et volubile, avec lequel elle prenait plaisir à discuter.
Elle-même n’étant pas avare de mots, elle raconta
sa journée à Dubellan, tandis que celui-ci se régalait devant
une tasse de thé fumant. Au bout d’un moment, madame
Ferrand remarqua la mine sombre de son interlocuteur.
Bien qu’il en fût déjà à la dernière bouchée, il semblait
ne pas apprécier pleinement le moment présent. Il
était songeur.
- Mon petit délice est peut-être un peu trop cuit,
demanda-t-elle avec inquiétude ?
- Oh non, rassurez-vous ! Comme toujours, il est
savoureux.
Craignant de froisser sa voisine, il ne savait comment
aborder l’objet de ses inquiétudes. Voyant qu’elle
attendait une explication, il se lança :
- Ne le prenez pas mal mais… Dites-moi, vous
avez toujours la clé de mon appartement ?
- Naturellement. Elle est suspendue au porte-clés,
derrière la porte, dans le vestibule, pour le cas où vous
perdriez la vôtre. Vous pouvez compter sur moi.
- Êtes-vous sûre qu’elle y est toujours ?
Regardant son voisin d’un air suspicieux, la
vieille dame quitta sa chaise, alla vérifier et revint
s’asseoir :
- Bien sûr qu’elle y est. Que se passe-t-il ? Pourquoi
ces questions ?
66
pratique refuse automatiquement les élèves dont le solde
est épuisé. Qu’advient-il dans ce cas ? Où mangent-ils ?
Pour étayer ses dires, il avança un argument que
nul ne pouvait contester : depuis une dizaine d’années, un
nombre croissant d’enfants ne déjeunaient plus au self de
leur établissement, et pas seulement dans le département
des Bouches-du-Rhône ; le phénomène s’accentuait sur
tout le territoire ; pour certaines familles, le prix du repas
à la cantine restait une charge trop élevée. Ainsi, des
élèves sortaient manger un sandwich en ville. Pendant sa
pause du midi, une mère, un père, venait partager un
pique-nique dans la voiture avec son enfant.
- Nous savons aussi que certains ne déjeunent tout
simplement pas. Votre système ne risque-t-il pas de renforcer
cette tendance ?
- Tout à fait, vous avez raison, lança une femme
représentant les parents d’élèves. Personnellement, je
m’oppose farouchement à cette installation.
- Moi aussi, fit un autre.
- Pareil pour moi, dit Alix.
- Vous avez raison ! asséna Sobalsky. Ne vous
laissez pas manipuler. Notre cher principal, avec tout le
respect que je lui dois, est sans doute très compétent dans
son domaine, mais il ne mesure pas la dangerosité que
représenterait, pour nos élèves, pour vous, leurs parents,
l’installation de la biométrie dans notre établissement. Ce
serait ouvrir la porte à toutes les expériences technologiques
imaginables, sans tenir compte du respect de la
liberté individuelle. C’est un devoir pour nous de refuser
ce projet. La décision que nous allons prendre au-
42
chaque récréation. Enfin, il lui avait fait la liste des points
stratégiques à surveiller, les entrées de l’établissement,
les toilettes, le parking…
Avec tout cela, la jeune femme n’avait pris son
poste qu’en début d’après-midi.
- Qu’est ce que tu faisais avant ? T’es une vraie
surveillante ? demanda Zoé, très directement.
- J’ai été hôtesse d’accueil dans une grande surface,
fleuriste, j’ai cueilli des pêches, fait les vendanges
et d’autres choses encore, dit Laura-Lise. Certains sont
surveillants de métier. Ce n’est pas mon cas.
En juin, l’année précédente, Laura-Lise avait cessé
de suivre les cours du conservatoire de musique ; elle
rencontrait quelques soucis financiers. Elle s’était inscrite
pour la rentrée prochaine, espérant pouvoir financer son
projet. En attendant, elle avait un loyer à payer et des
factures à régler. Elle consacrait aussi du temps à son
neveu, Mathieu, et il lui en restait peu pour sa passion, le
violon. Elle devait pourtant travailler son instrument sans
relâche, si elle voulait être à la hauteur en octobre.
Il fallait qu’elle tienne le coup jusque-là.
A l’issue de son entretien avec monsieur Rajalu,
celui-ci lui avait établi un emploi du temps. Laura-Lise se
voyait attribuer la surveillance en salle d’étude n°3 et la
responsabilité de la cour des sixièmes-cinquièmes pendant
les récréations. L’établissement possédait deux lieux
de détente pour les élèves. Les sixièmes et cinquièmes
avaient leur cour, que les quatrièmes et troisièmes ne
partageaient pas avec eux. Un autre espace leur était attribué.
26
- Moi, c’est Clément, 5 e C aussi, dit le garçon,
footballer, basketteur, gymnaste, athlète…
- Hé ben ! Rien que ça ? fit Laura-Lise en riant.
- Et champion de natation... ajouta Clément avec
le plus grand sérieux.
- Je m’appelle Zoé, enchaîna une grande fille au
visage encadré de cheveux châtains et aux grands yeux
marron. Moi, mon truc, c’est le chant. Je fais partie de la
chorale du collège. J’adooore ! On présente une comédie
musicale à la fin de l’année. C’est super ! Il faudra venir
nous voir ! Sinon, j’aime aussi les polars, les séries et les
romans. Le suspense me fait vibrer…
- Une détective en herbe alors, dit Laura-Lise
avec humour.
Puis, se tournant vers l’autre collégienne, très
blonde, aux joues criblées de taches de son, Laura-Lise
vit à son attitude qu’elle mourait d’envie de se présenter.
Mais, visiblement, elle était timide et n’osait le faire.
Aussi, l’encouragea-t-elle :
- Et comment s’appelle cette discrète jeune fille ?
En dansant d’un pied sur l’autre, l’intéressée répondit
:
- Mathilde
- Entre nous, on l’appelle Wiki, précisa Clément.
- Pour Wikipédia, ajouta Victoria.
- Mathilde, elle sait tout, c’est notre dico à nous,
renchérit un garçon qui venait de se joindre au groupe.
Moi, c’est Arthur.
- Et moi Amar, ajouta un autre.
24
Ce disant, il jeta un regard entendu en direction de
Dubellan. Encore une fois, celui-ci fut à deux doigts de
se laisser emporter par une vague de fureur. S’il n’avait
pas volé le Livre d’Ortensia, il se pourrait bien qu’il se
transforme sous peu en meurtrier !
- Quoi qu’il en soit, poursuivit le capitaine, nous
trouverons le voleur. Croyez-moi, avec Garcia et Lavergne
sur le coup, il n’a aucune chance… Sauf celle de
se faire prendre !
Un rire ponctua sa phrase.
- Bien, montrez-moi donc à quoi ressemble votre
borne… bionumérique… et faites-moi visiter l’endroit où
vous rangiez votre livre sacré.
***
Laura-Lise franchit le porche du collège entourée
du club des six. C’était la fin de l’après-midi, mais les
conversations restaient orientées vers la disparition du
Livre d’Ortensia. Ni les cours ni les activités de la journée
n’avaient dissipé les questions suscitées par le vol.
- Tu crois vraiment ce que dit Sobalsky ? La
borne lisant le contour de la main pourrait être défectueuse
?
- Je l’ignore, Mathilde, répondit Laura-Lise. C’est
peu probable, je suppose. Alise est une entreprise sérieuse,
qui ne laisse rien au hasard. Ils ont une grande
expérience de ce genre d’installations…
90
Le secret d’Ortensia
Lorsque la Volkswagen se gara sur le parking du
collège, il était tout juste sept heures quinze. Etienne Dubellan
avait peu dormi. Alise l’obsédait. Il n’avait de
pensées que pour elle. Voilà des semaines qu’il en rêvait,
et cette nuit avait été particulièrement propice aux fantasmes.
C’était aujourd’hui, en effet, qu’Alise entrerait
peut-être, concrètement, dans sa vie.
Avant de descendre de sa voiture, Etienne Dubellan
jeta un regard machinal dans le rétroviseur intérieur,
qui lui renvoya l’image d’un visage poupin aux joues
roses. Ses yeux pétillants et son nez aquilin lui conféraient
un air jovial. Cette manière de se contempler ainsi
chaque fois qu’il s’apprêtait à quitter son véhicule n’était
aucunement gouvernée par un obscur sentiment narcissique.
Certains se consacrent à ce rituel en fourrageant
d’une main furtive dans une chevelure rebelle, d’autres,
en se passant un rapide coup de peigne. Etienne Dubellan
n’avait que faire de telles pratiques, puisqu’il avait le
crâne aussi lisse qu’une balle de ping-pong. À presque
1
passe d’abord chercher Mathieu au collège. Vous
m’accompagnez ?
- Les figurines de Star Wars… Vous les avez
toutes ? fit Mathieu.
- Non, il m’en manque pas mal. Je complète ma
collection petit à petit. Le propre du collectionneur est la
patience…
Dubellan apprécia que Mathieu ne cherchât pas à
toucher les statuettes qu’il dévorait des yeux. Quand Laura-Lise
lui avait expliqué qu’il fallait prendre le bus pour
se rendre au collège du garçon, le principal avait répondu
qu’il préférait poursuivre jusque chez lui à pied. Il lui
proposa néanmoins de passer avec Mathieu à son appartement
au retour.
- Il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine,
très lointaine… commença Mathieu, répétant le début de
la phrase inaugurant chaque film de l’épopée Star Wars.
- Tu aimes cette saga ? interrogea Dubellan.
- Oui, fit le garçon spontanément, sans pour autant
laisser deviner le moindre enthousiasme. Mais on ne
voyagera jamais dans l’espace comme ça !
- Ah bon, et pour quelle raison ? interrogea le
principal, un peu déçu.
- Les distances entre les galaxies sont inimaginables.
Grâce à l’observatoire spatial Herschel, de
l’Agence spatiale européenne, et à des observations au
sol, impliquant notamment l’interféromètre de l’Institut
de radioastronomie millimétrique, des chercheurs ont
démontré que la lumière de galaxies récemment décou-
98
- Vous êtes une nouvelle surveillante ?
Laura-Lise sourit au garçon surgi brusquement
devant elle. D’allure sportive, il était assez grand, avec
une belle carrure pour son âge. Ses cheveux noirs étaient
coupés court sur les côtés, mais étaient un peu plus longs
sur le dessus du crâne. Une mèche retombait sur le front
de l’adolescent, qui prenait apparemment plaisir à la faire
passer d’un côté ou de l’autre de ses sourcils en secouant
la tête. Il avait des yeux d’un vert profond, et Laura-Lise
se dit qu’il devait avoir un succès fou auprès des filles de
sa classe. D’ailleurs, trois d’entre elles approchaient.
- Je suis arrivée ce matin, dit Laura-Lise. Tu peux
me tutoyer.
- C’est la récré de l’après-midi. On t’a pas vue à
celle de dix heures trente, affirma l’une des filles aux
cheveux clairs et bouclés et aux yeux d’un gris incomparable.
Comment tu t’appelles ? Moi c’est Victoria, 5 e C.
Je rédige le journal du collège, Vic a vu.
- Oh ! Une journaliste ! Enchantée Vic, je
m’appelle Laura-Lise.
23
Alors, puisque l’arrivée de cette machine remet l’hygiène
des mains au premier plan, j’ai envisagé de lancer, avec
l’aide des élèves, une campagne de sensibilisation au
lavage des mains avant de passer à table.
Elle fit une courte pause, exhibant fièrement
quelques affichettes conçues avec Victoria et ses inséparables
amis, et reprit :
- J’ai aussi trouvé, sur le site d’Alise, un distributeur
de solution hydro-alcoolique, que l’on pourrait
mettre à disposition après le point de passage pour “exterminer”
les derniers germes. Avec tout ça, je suis persuadée
que le collège Mimelot pourra obtenir le label de
l’établissement le plus hygiénique du département !
Fort de ce soutien inattendu, Dubellan attaqua son
argumentaire gonflé à bloc. Madame Duval nota
d’ailleurs un signe qui ne trompait pas : il avait réajusté
sa cravate.
Il rappela que la Cnil avait délivré une autorisation
pour l’installation de la biométrie RCM dans le cadre
du contrôle d’accès aux selfs depuis sept ans. Il n’était
pas nécessaire de faire une demande, une déclaration en
ligne suffisait. En ce qui concernait les enfants mangeant
à l’extérieur, le collège n’était pas responsable du pouvoir
d’achat des parents. Les politiques faisaient des
choix qui, certes, accentuaient la paupérisation, a fortiori
dans les quartiers modestes, c’était à eux d’en assumer
les conséquences.
Madame Duval apporta sa contribution au développement
du principal, ajoutant que pour la bonne gestion
d’un établissement, les parents étaient tenus de régler
44
recul, pour avoir une vue globale du meuble, refusant de
croire ce qu’il voyait. Il eut beau fouiller sa mémoire, il
était certain de ne pas avoir fait les poussières depuis une
semaine. Et quand bien même l’eût-il fait, il n’aurait pas
reposé la figurine de Yoda là où elle était. Dubellan était
maniaque. Pour lui, il y avait une place pour chaque
chose et chaque chose, par conséquent, devait être à sa
place.
La figurine de Yoda était normalement entre
celles de Qui-Gon Jinn sur sa droite et Obi-Wan Kenobi
sur sa gauche. Or, elle avait été déplacée, si bien qu’elle
avait Revan sur sa droite. Dubellan réfléchit. Il était soucieux
ces derniers jours, mais pas au point de commettre
une telle négligence. Il fronça les sourcils. Une pensée
s’imposa comme une évidence : s’il n’était pas responsable
du déplacement des statuettes sur l’étagère, c’est
que quelqu’un d’autre l’était.
Seulement, Dubellan vivait seul. Il employait une
femme de ménage, mais celle-ci venait le vendredi, pas le
mardi. De plus, le principal lui interdisait de toucher à la
bibliothèque. Ses livres étaient sacrés, pour lui, et il avait
trop peur qu’elle ne fît tomber une de ses figurines de
Stars Wars, qu’il collectionnait avec autant de passion
que les cravates. Fabienne respectait scrupuleusement les
consignes de son employeur, ne voyant aucun inconvénient
à ce qu’il fasse lui-même les poussières sur les étagères.
Dubellan avait confiance en elle. Jamais elle ne se
serait permis de déplacer les figurines.
En inspectant plus méticuleusement les rayonnages
de la bibliothèque, il devina que les livres avaient
64
Dubellan avait fait faire le tour de l’établissement
à Laura-Lise, avec laquelle il se sentait parfaitement à
l’aise. Très vite, il s’était aperçu qu’en dépit de son allure
d’adolescente insouciante, la jeune femme, qui aurait 20
ans dans quelques semaines, possédait une maturité peu
commune. Il avait compris qu’elle était dotée d’un bon
sens évident, d’une capacité de compréhension peu
commune et d’une ouverture d’esprit incroyable. De plus,
Laura-Lise était cultivée. Ce n’était pas pour déplaire à
l’ancien professeur qui, déjà, prévoyait de longues conversations
passionnées avec elle. Naturellement, il se fit
un plaisir de répondre à sa requête :
- Je crains que nous n’ayons guère le temps, il est
déjà sept heures trente. Nous pourrions débattre durant
des jours sur le Livre d’Ortensia sans jamais épuiser le
sujet, vous vous en doutez bien ! Je vais essayer de vous
faire un bref résumé de son histoire.
Dubellan était ravi de pouvoir ainsi s’exprimer sur
son sujet de prédilection. Ses yeux s’allumèrent d’une
flamme exaltée :
- Je vais tout d’abord vous expliquer la raison
pour laquelle on appelle notre livre sacré “le Livre
d’Ortensia”, commença-t-il. Ce nom découle de celui de
la fleur “hortensia”…
Et il conduisit Laura-Lise à la fin du XVIII e
siècle, époque à laquelle la plante fut créée par le botaniste
Philibert Commerson. L’homme lui attribua au départ
le nom binominal de “peautia caelestina”. L’une de
ses amies, une célèbre mathématicienne et astronome
française, Nicole-Reine Lepaute, lui avait alors substitué
10
n’eut pas le temps de faire un pas de plus. La voiture déboîta
et se fondit dans le trafic.
Sans qu’il en prenne vraiment conscience, quatre
chiffres et deux lettres s’imprimèrent dans son cerveau :
1260 XLS
Dubellan rentra chez lui ce soir-là fatigué et soucieux.
La manifestation de Caméra Phobie l’avait fortement
surpris et n’était pas pour le rassurer. Bien que la
mobilisation fût modeste, il craignait toutefois que le
collectif ne fît des émules. Heureusement, l’équipe
d’Alise interviendrait au collège dans une semaine.
La désagréable impression d’un véhicule mystérieux
croisant fréquemment son chemin l’oppressait.
Pire, il se demandait si ses nombreuses préoccupations
n’étaient pas en train d’altérer sa santé mentale. Le colis
qu’il trouva dans sa boîte aux lettres lui changea momentanément
les idées. En attendant l’ascenseur, il le déballa
avec impatience. Le livre s’intitulait : Étude
d’archéologie comparée. Trois abbayes de l’ordre de
Citeaux : l’abbaye de Silvacane, Bouches-du-Rhône ;
l’abbaye du Thoronet, Var ; l’abbaye de Sénanque, Vaucluse,
par M. L. Rostan. Dubellan sourit. Cet ouvrage de
Louis Rostan était rare. S’il n’avait eu des contacts avec
des librairies spécialisées, il ne l’aurait sans doute jamais
trouvé.
Quand il le posa sur la table du salon, il balaya latéralement
du regard l’étagère du haut de sa bibliothèque,
là où il avait rangé ses dernières acquisitions. C’est alors
qu’il remarqua que quelque chose n’allait pas. Il prit du
63
La sonnerie vint interrompre le débat. Il était
15h45 et les cours reprenaient.
- Oh ! Non, on est avec Chavirée, fit Arthur en
traînant les pieds.
- Chavirée ? interrogea encore Laura-Lise.
- Madame Chavibol, notre prof d’arts plastiques,
rétorqua Arthur en fronçant les sourcils. En toquant de
l’index sur la tempe, il ajouta :
- Elle est complètement chavirée.
Des éclats de rire fusèrent puis filles et garçons
s’envolèrent comme une nuée d’oiseaux en direction des
salles de classe. Laura-Lise les suivit un instant du regard.
Elle était émerveillée par cette capacité qu’ont les
enfants de passer d’un sujet sérieux à la frivolité en
quelques instants. Elle était aussi impressionnée par la
maturité de ces pré-adolescents semblant s’intéresser de
très près à ce qui se passait dans leur collège.
Cette pensée l’amena vers Mathieu, tellement différent.
Jamais il ne leur ressemblerait.
Son cœur se serra.
***
Un brouhaha confus emplissait la salle d’étude
N°1. Avec force gestes, Sobalsky semblait vouloir entraîner
Madame Jonceau, professeur de français, dans une
danse désordonnée. Il tournait autour d’elle, tantôt levant
les bras au ciel, tantôt clignant des yeux en remontant
nerveusement ses lunettes sur son nez. Le côté droit de
ses lèvres tressautait de temps à autre, signe, chez lui,
34
- C’est exact, mais personne ne sait que ma famille
a été propriétaire du livre, je n’ai jamais éprouvé le
besoin d’en parler. Je ne sais pas pourquoi je vous l’ai
dit… Je suis confus.
Le visage de Laura-Lise s’assombrit un instant.
Le désarroi de son interlocuteur la peinait. Cet homme si
vivant, ce passionné au regard fébrile lui avait raconté
une histoire merveilleuse. Elle souffrait de le voir subitement
désemparé.
- Si vous voulez… Je n’en parlerai pas non plus.
Ce sera notre secret, fit-elle en souriant franchement.
- Merci, vraiment, j’aimerais autant, oui.
22
été sortis. Ils avaient été remis à leur place, mais
l’absence de poussière devant certains témoignait d’une
manipulation. Dubellan comprit alors que seules ses dernières
acquisitions avaient bougé. Il ne comprenait pas
pourquoi. Surtout, il ne voyait vraiment pas qui avait pu
pénétrer chez lui durant son absence. À part la femme de
ménage, une seule autre personne possédait un double de
la clé de son appartement. Pour en avoir le cœur net, il
sortit sur le palier et sonna chez sa voisine.
- Mon cher Étienne, quel bon vent vous amène ?
Madame Ferrand s’effaça pour laisser passer Dubellan,
lequel tenait contre sa poitrine sa sacoche, dont la
poignée cassée n’avait toujours pas été réparée. Remarquant
le détail, la vieille dame dit :
- Hum… Votre pauvre sacoche nécessite un petit
raccommodage, on dirait ? Mais ne restez pas debout,
avancez jusqu’à la cuisine. Ça tombe bien, je viens de
sortir un gâteau du four, vous en prendrez bien une petite
part ?
A cette seule évocation, le principal en oublia
toutes ses préoccupations. Le gâteau au chocolat de sa
voisine n’avait, à ses yeux, pas d’équivalent. Souvent, le
dimanche après-midi, elle l’invitait à déguster cette merveille
pâtissière dont elle gardait jalousement la recette.
Madame Ferrand habitait dans l’immeuble depuis longtemps,
bien avant qu’il n’emménage. Le lendemain de
son installation, elle lui avait fait découvrir ce prodigieux
gâteau, sorte de fondant onctueux et sucré, qu’elle appelait
“le délice de la cheftaine” en raison d’une longue
expérience chez les scouts. Institutrice à la retraite, elle
65
les pieds, les épaules basses, le regard vers le sol. Ainsi
tassé sur lui-même, il paraissait subitement dix ans de
plus. Le bus stoppa, des gens descendirent, d’autres montèrent.
Les portes se refermaient quand la jeune femme
réalisa qu’elle l’avait laissé partir. Haussant les épaules,
elle fit quelques enjambées en direction de Dubellan. Elle
ignorait où il allait, mais il prenait, pour le moment, la
même direction qu’elle pour rentrer. Elle pourrait toujours
sauter dans un bus plus tard si leurs chemins bifurquaient.
- Bonsoir monsieur, fit-elle en arrivant à sa hauteur.
Le principal sursauta.
- Ah ! C’est vous ! Excusez-moi, je ne vous ai pas
vue arriver.
- Ce n’est pas grave, je vous en prie. Où allezvous
comme ça ?
- Je rentre chez moi, ce n’est pas très loin.
- Je peux vous accompagner ?
- Mais avec plaisir, répondit Dubellan, heureux de
cette présence propre à lui redonner le sourire.
Il tenta d’orienter la conversation vers des banalités
comme la chaleur précoce, la sécheresse annoncée, la
saison estivale à venir. Laura-Lise se prêta au jeu, commentant
les tenues vestimentaires des passants qu’ils
croisaient, évoquant quelques souvenirs de vacances sur
la Côte. Cependant, elle était consciente du manque
d’entrain du principal. Celui-ci essayait de faire bonne
figure, mais le cœur n’y était pas. Constatant que Dubellan
transpirait à grosses gouttes, elle lui proposa de
93
On y venait du monde entier.
C’est à cela que pensait Etienne Dubellan, en traversant
la cour. Et aux derniers savants venus à Mimelot
en février, peu de temps avant les vacances de Pâques ;
un Américain et un Indien, tous deux érudits en linguistique
synchronique. Perdu dans ses pensées, alors qu’il
s’apprêtait à ouvrir la porte des locaux administratifs,
Dubellan remarqua de la lumière dans la salle des professeurs.
Cela l’intrigua. Il arrivait généralement le premier
et avait été surpris ce jour-là en constatant que la grille du
porche était ouverte. Toutefois, le personnel employé
pour le ménage, commençant souvent très tôt, oubliait
parfois de refermer en partant. Dubellan n’aimait pas ça.
Il ne manquait pas de le signaler lorsque cela se produisait.
Non par excès de zèle, encore moins pour ennuyer
les agents, mais parce qu’il craignait les vols. Il redoutait
que quelqu’un ne s’emparât du joyau de l’établissement.
Le Livre d’Ortensia.
Etienne Dubellan approchait de la salle des professeurs.
Il lança un coup d’œil en passant, pour voir lequel
de ses collègues s’y trouvait, et ne fut guère surpris
en constatant qu’il s’agissait de Sobalsky. Ce dernier
enseignait les sciences de la vie et de la terre à Mimelot
depuis plus de vingt-cinq ans. Penché sur un classeur, il
paraissait soucieux, agité, compulsant les papiers d’un
dossier de façon désordonnée. Pour tout dire, l’excitation
était pour Sobalsky une seconde nature. C’était en effet
un homme sanguin, ayant parfois du mal à se contenir
lorsqu’on le contrariait. Quand il se mettait en colère, son
6
Quant à la lourde porte de la salle 13, elle était désormais
reliée à une autre borne. Lorsque l’utilisateur poserait sa
main sur le lecteur, un contact sec libérerait la gâche
électrique de la porte blindée. Etant seul, jusqu’alors, à
posséder la clé de la salle 13, Dubellan resterait l’unique
gardien du Livre d’Ortensia, c’est pourquoi seul le contour
de sa main avait été enregistré.
Les deux hommes terminaient la vérification du
câblage au réseau, après quoi, ils feraient une démonstration
pour les personnes concernées. Un temps de formation
était prévu en fin d’après-midi pour les personnels de
la gestion, de la vie scolaire et de la cuisine, qui découvriraient,
à tour de rôle, les principales fonctionnalités de
leur outil de gestion des accès au restaurant.
La formation débutait généralement avec la reprise
automatique du fichier de scolarité – Sconet –,
constituant un fichier de données réel, propice à la bonne
compréhension des fonctionnalités. Pour la gestion, une
séquence d’encaissement, de la réception du paiement à
l’édition de la pièce comptable, était notamment décortiquée.
Pour la vie scolaire, la gestion des flux de passage
et les interfaces avec des logiciels de présence étaient
paramétrées. Pour les agents en cuisine, le fonctionnement
de la borne était expliqué et les principaux cas de
blocage, étudiés. Un didacticiel était laissé aux utilisateurs
comme outil de référence ou espace de réponse aux
futures interrogations, tout comme la Foire Aux Questions
de l’espace clients (www.alise.net) et la touche magique
F1, d’aide en ligne, à partir de toutes les rubriques
du logiciel. Enfin, des échanges téléphoniques succéde-
73
Dubellan était irrité. De son bureau, il entendait
les slogans anti-biométrie scandés par Caméra Phobie. Le
Provençal avait consacré quelques lignes à la manifestation
de la semaine précédente, le lendemain de l’action.
Le principal surveilla la presse les jours suivants, mais
pas un média n’évoqua l’événement. Il reçut bien
quelques courriels de parents d’élèves indignés, des
lettres aussi. Le ton de quelques-unes – deux ou trois –,
était menaçant, mais rien d’alarmant, au fond. Le collectif
Caméra Phobie restait marginal, du moins jusqu’à
aujourd’hui. En effet, les opposants à l’installation du
matériel se pressaient devant le collège depuis sept
heures ce matin-là. Ils étaient plus nombreux que la fois
précédente. Dubellan ne s’en inquiétait pas vraiment. Et
puis, les techniciens d’Alise n’allaient pas tarder. En fin
d’après-midi, l’affaire serait bouclée.
Ce qui contrariait le principal était justement cette
manifestation le jour de l’installation. Il souhaitait offrir
le meilleur accueil aux professionnels qu’il attendait.
L’action de Caméra Phobie n’était pas ce dont il avait
rêvé de mieux en la matière. De plus, il craignait que cela
n’altère l’image du collège. Dubellan en était à se demander
de quelle façon il allait expliquer la manifestation
aux techniciens lorsque madame Duval franchit la porte
de son bureau restée ouverte.
- Étienne ! Cette fois-ci, nous avons la télé ! TV4
Marseille ! Ils veulent un commentaire du principal !
L’intéressé se rembrunit. Sa première réaction fut
un refus catégorique. Il n’avait aucune envie de s’exposer
et n’était pas d’humeur à argumenter en faveur de la
69
enfin offert, durant les vacances, le fabuleux voyage en
Inde dont je rêvais depuis longtemps.
- Et voici le cœur de l’établissement, l’antre sacré,
le Saint des saints.
- C’est là qu’il se trouve ?
- Oui, derrière cette porte. La pièce est située, paraît-il,
à l’emplacement de la salle du chapitre, lorsque ce
lieu était encore un monastère, avant la Révolution.
Dubellan prononça ces mots de façon solennelle,
presque religieusement. Il faillit ajouter un détail qu’il
était le seul à connaître, mais il se retint au dernier moment.
Il ne s’agissait que d’une légende sur laquelle il ne
s’était jamais vraiment penché, faute de temps, par
crainte aussi, peut-être, de la voir s’évaporer dans une
réalité moins romanesque. Etienne Dubellan aimait que
les choses ne soient pas toujours expliquées, qu’elles
gardent une part de mystère.
- Je pense à peu près tout connaître de ce qui a été
diffusé sur le Livre d’Ortensia, fit Laura-Lise. Lorsque
j’ai su que j’allais travailler à Mimelot, j’ai consulté tous
les sites Internet traitant du sujet, et il y en a ! J’ai lu des
articles, des livres, concernant cet ouvrage.
- Bravo !
- Je m’informe toujours lorsque je vais quelque
part ou quand je me lance dans une nouvelle activité. Je
suis curieuse, tout m’intéresse en général. Là, j’avoue
que je suis gâtée ! Mais parlez-moi de ce livre mystérieux,
s’il vous plaît !
9
résigner. Constatant que les dégâts n’étaient pas catastrophiques,
il haussa les épaules. Il en serait quitte pour une
visite chez sa voisine, madame Ferrand. Elle recoudrait la
poignée cassée en quelques coups d’aiguilles, très certainement.
Le collège Mimelot était un établissement important,
comptant presque six cents élèves. Comme chaque
matin, Dubellan franchit le porche donnant accès à la
cour. La grille était ouverte, il n’eut pas à utiliser sa clé.
Cela le contraria. L’arcade de granit à l’entrée de l’école
était un peu l’emblème de l’établissement. Vestige d’un
glorieux passé, elle était tout ce qu’il restait d’un ancien
monastère édifié au XII e siècle. Après avoir été maintes
fois détruit et reconstruit au cours de l’histoire, il avait
finalement été totalement rasé durant la Révolution française.
Il n’en restait rien désormais, sauf ce porche magnifique
et célèbre. On le présentait régulièrement dans
les médias nationaux et même étrangers.
Le collège Mimelot était célèbre.
Ce n’était pas pour ses qualités architecturales cependant.
L’enceinte de pierre ceinturant l’établissement,
ainsi que les locaux, dataient de la fin du XIX e siècle
seulement. Les bâtiments avaient été utilisés comme hôpital
jusqu’en 1901, puis transformés en collège peu
après. Celui-ci avait fêté son centenaire dix ans plus tôt.
L’ensemble avait un certain cachet, mais hormis le
porche datant de la première époque, le reste avait une
valeur patrimoniale négligeable. Pourtant, le collège Mimelot
accueillait de prestigieux visiteurs.
5
- Voici mon coéquipier, le lieutenant Garcia.
Quant à moi, je suis le capitaine Lavergne. Nous sommes
tous deux officiers à la Police judiciaire de Marseille.
La secrétaire pouffa. Madame Duval fit semblant
de tousser pour masquer le sourire sur ses lèvres. Dubellan
se dit que, finalement, “Laurel” et “Hardy” étaient
des noms honnêtes. Sans se démonter, le capitaine enchaîna
:
- Pour vous servir, mesdames. Mais c’est au service
de l’ordre et de la sécurité que je suis avant tout,
crut-il bon de préciser avec emphase. Si j’ai bien compris,
nous sommes là pour une histoire de vol… Un bouquin,
je crois. Soyez rassurés, Lavergne trouvera l’auteur
du larcin. Lavergne ne connaît pas l’échec. Raconteznous
les détails de l’affaire, nous agirons en conséquence.
N’est-ce pas Garcia ?
- Tout à fait capitaine. Nous allons trouver ce voleur
de romans.
Dubellan croyait rêver. D’où sortaient ces deux
énergumènes ? Lorsque le capitaine avait employé le mot
“bouquin” pour parler du Livre d’Ortensia, il avait ressenti
une vive irritation. Le terme de “romans” dont usait
son coéquipier ne faisait que l’agacer un peu plus. Dubellan
n’avait guère eu l’occasion de côtoyer des policiers,
durant sa vie. Cette première prise de contact était pour le
moins surprenante. Elle dépassait tous les clichés du
genre. Le principal se demanda un moment s’il ne
s’agissait pas d’une blague de mauvais goût. Oui, peutêtre
que ses collègues lui jouaient un tour. On avait caché
le Livre d’Ortensia pour lui faire croire à un vol. Des
84
L’imprimante cracha enfin la dernière feuille.
Sobalsky rassembla les papiers, qu’il pinça dans un angle
à l’aide d’un trombone. Il lirait tout ça plus tard. Les documents
provenaient de Claude Perrot, son collègue et
ami, son précieux allié.
Perrot était un de ces génies de l’informatique, un
passionné comme il en existe d’autres, s’ennuyant
quelque peu dans les tâches administratives qu’il exécutait
au quotidien à Mimelot. Par jeu, il se consacrait à des
expériences diverses sur son ordinateur. Les mots de
passe et autres pare-feux ne présentant pour lui que des
obstacles mineurs, il s’amusait à visiter les fichiers de ses
collègues et de ses amis, depuis longtemps déjà. Il savait
ainsi des choses sur les gens qu’il côtoyait, que ceux-ci
auraient aimé garder secrètes, parfois. Naturellement,
Perrot était prudent, prenant soin de ne pas divulguer les
renseignements qu’il collectait. Cependant, s’il estimait
que cela en valait la peine, il consignait quelques-unes de
ces informations sur un cahier. Il ne savait pas vraiment
pourquoi il agissait de la sorte. Il pensait que, peut-être,
cela lui serait utile un jour.
Bien qu’il fût discret sur ses activités
d’“espionnage”, Perrot avait un jour fait une gaffe. En
discutant avec Sobalsky, il avait évoqué un site Internet
consulté récemment par le professeur. Ce dernier n’ayant
parlé à personne de son passe-temps favori et inavouable,
il avait immédiatement compris que l’informaticien fouinait
dans son ordinateur. En effet, Sobalsky passait ses
soirées et ses week-ends à jouer au poker en ligne. Plus
qu’un hobby, sa passion pour le jeu le dévorait. Il avait
75
visage était parcouru de tics nerveux, ce qui avait pour
don de l’exaspérer plus encore.
Dubellan détourna immédiatement la tête, de
crainte que son collègue ne l’aperçût. Il n’avait guère
envie d’une conversation avec lui ce matin-là. D’autant
qu’il pressentait une confrontation avec Sobalsky à la
réunion de dix-huit heures, qu’il attendait pourtant avec
fébrilité depuis des semaines. Comme il pressait le pas en
longeant la salle dont il souhaitait s’éloigner au plus vite,
Dubellan fut retenu par une voix féminine :
- Bonjour, monsieur, excusez-moi, je cherche le
bureau du principal, monsieur… Duballon. Il doit me
conduire auprès du CPE.
Dubellan fit volte-face. Une jeune fille se tenait
derrière lui, à quelques mètres, et il fut étonné de ne pas
l’avoir entendue plus vite. Sa chevelure brune paraissait
avoir été lissée pour l’occasion. Elle portait une veste
patchwork, un jean délavé, et une paire de Doc Martens.
Le professeur sentit brusquement la moutarde lui monter
au nez. Qui était donc cette jeune effrontée se permettant
d’écorcher son nom ? Il s’apprêtait à la sermonner lorsqu’il
eut un doute. Le visage de la collégienne lui était
inconnu. Elle était habillée comme toutes les jeunes filles
de son âge, mais il ne la reconnaissait pas. Si elle avait
été inscrite au collège, il est probable qu’il l’eût repérée
depuis longtemps. En s’approchant d’elle, il eut la certitude
de ne l’avoir jamais vue.
- Je suis monsieur Dubellan, dit-il simplement.
Vous désirez ?
7
vertes avait dû voyager pendant environ dix milliards
d’années avant de nous atteindre.
- Comment le savent-ils ? Ça paraît incroyable, dit
Laura-Lise.
- Grâce à une nouvelle méthode qui utilise, pour
la première fois dans le domaine submillimétrique, un
phénomène appelé “lentille gravitationnelle”, précisa
l’enfant, sans se rendre compte que ses interlocuteurs
avaient du mal à suivre. C’est une sorte de loupe cosmique
que détecte Herschel. Difficiles à observer jusqu’à
aujourd’hui, ces galaxies lointaines en cours d’évolution
rapide constituent l’une des clés pour mieux comprendre
l’histoire des galaxies dans notre univers.
- Comment sais-tu tout cela ? fit Dubellan, ébahi.
- Je l’ai lu dans la revue Science du 5 novembre
2010, répondit simplement le garçon.
- La revue Science… Bien, bien… Tu es un véritable
petit savant, dit le principal en lançant un regard
interrogateur à Laura-Lise.
- Mathieu est passionné d’astronomie, crut-elle
bon de préciser.
- Étonnant, pour un garçon de cet âge. En tout cas,
bravo, jeune homme ! Mais, peut-être t’y connais-tu aussi
en automobile ?
Mathieu ne répondit pas. Il regardait dans le vide,
paraissant absent brusquement. Dubellan ne le remarqua
pas. Son ordinateur venait de terminer la mise à jour lancée
à l’ouverture. Il tapa quelques mots clés avant de
trouver ce qu’il cherchait. Pendant un long moment, Laura-Lise
et lui consultèrent des sites de concessionnaires
99
- Deux messieurs de la police sont là. Ils veulent
voir un responsable.
- Hum… Bien sûr, faites les entrer, répondit Dubellan
sans vraiment réaliser.
La jeune femme rejoignit le principal quelques
instants plus tard, flanquée de deux hommes devant lesquels
elle s’effaça pour les laisser entrer. Madame Duval
esquiva un pas en direction de la porte, mais Dubellan
l’incita à rester d’un signe de la main. Sans y être invitée,
curieuse, la secrétaire fit de même.
Les deux individus qui se tenaient debout à côté
d’elle, face au bureau, ne ressemblaient pas vraiment à
des policiers. Ils étaient en civil. L’un était grand, filiforme,
le cheveu gras, très brun et n’avait visiblement pas
vu le coiffeur depuis un moment. Une moustache broussailleuse
poivre et sel lui barrait la lèvre supérieure. Il
portait une veste à carreaux blancs et beiges, pour le
moins démodée, qui, en dépit des circonstances, fit sourire
Dubellan. L’autre, à l’inverse, était de petite taille,
ventripotent. Au milieu de son visage peu avenant trônait
un large nez de boxeur, de chaque côté duquel pendaient
des bajoues flasques. Il était vêtu d’un classique costume
sombre avec une cravate mal assortie, dont le nœud était
lâche. Il passait fréquemment une main sur son crâne,
aussi lisse qu’un œuf, comme pour s’assurer qu’aucun
duvet n’y repoussait à son insu.
“Laurel” et “Hardy” furent les deux noms qui vinrent
à l’esprit de Dubellan.
- Bonjour, messieurs, dit-il. Étienne Dubellan, je
suis le principal du collège.
83
- De quoi parle-t-il exactement ? Beaucoup de
choses sont dites à ce propos. Et pour l’orthographe
d’Ortensia ? Vous n’avez pas répondu à ma question,
lança Laura-Lise brûlant d’en apprendre plus.
- J’y arrive, mais laissez-moi répondre d’abord à
votre première question.
En réalité, nombre d’hypothèses circulaient quant
au contenu du mystérieux ouvrage. De toute apparence, il
était écrit dans une langue ancienne, disparue désormais.
L’objet, ayant séjourné dans des régions diverses à des
époques différentes, s’était enrichi par des cultures variées
au fil des siècles. Il semblerait qu’il ait été transmis
par des chamans, des druides peut-être, à l’origine, qui,
ensuite, le remirent à des savants, des herboristes. Il était
passé entre les mains de nombreux philosophes et maîtres
à penser au cours des siècles, des mathématiciens grecs
aux astronomes arabes ou chinois, sans oublier les yogis
indiens et les lamas tibétains. Au Moyen-Âge, les alchimistes
y notèrent leurs expériences.
- Nous savons tout cela avec certitude, fit Dubellan,
en passant une main sur son front en sueur. Les
scientifiques qui étudient l’ouvrage depuis maintenant un
siècle ont déchiffré des noms permettant de faire le lien
avec certains cercles savants ou ésotériques de différentes
époques.
Ainsi apparaissait, quelque part dans le livre, le
nom du célèbre pèlerin chinois Xuanzang, passé à Samarcande
vers le VII e siècle, lors d’un voyage en Inde, à
la recherche de manuscrits sacrés bouddhiques. Il y avait
aussi celui du mathématicien, astronome et poète persan
12
d’une forte agitation. Dubellan était trop éloigné pour
entendre la conversation, d’autant que les autres personnes
présentes dans la pièce, toutes debout et réparties
par petits groupes, s’exprimaient aussi de vive voix. En
balayant l’assemblée d’un regard circulaire, il fit un rapide
comptage des effectifs. Tout le monde était là. Il
manquait bien une enseignante, mais Dubellan la connaissait
suffisamment pour savoir qu’elle n’était jamais à
l’heure. Il consulta sa montre : 18h30.
Il décida de ne pas attendre.
S’éclaircissant la voix, il attira sur lui les regards.
La rumeur étourdissante diminua, quelques éclats de voix
dominèrent encore ce qui devint un murmure, puis le
silence s’installa.
- Mesdames et messieurs, je vous prie de bien
vouloir vous asseoir, nous allons commencer.
Des pieds de chaise raclèrent le sol. Il y eut encore
un peu d’agitation puis le calme revint. Dubellan
présidait le conseil d’administration du collège. Par pure
formalité, il le rappela, mais les membres présents ce
jour-là le connaissaient. Il y avait vingt-trois personnes,
la vingt-quatrième n’étant pas encore arrivée.
- Comme vous le savez, nous sommes réunis ce
soir pour délibérer sur un sujet sensible. Nous en avons
déjà maintes fois parlé entre nous. Aujourd’hui, il nous
faut prendre une décision. À l’issue de cette assemblée,
nous voterons pour ou contre le projet qui nous anime.
Il proposa ensuite de faire un tour de table, pour
que chacun se présente. Il donna en premier lieu la parole
aux élus locaux : monsieur Santini pour le conseil géné-
35
- Bonjour Etienne, vous n’êtes pas encore allé à
votre bureau ce matin ?
L’intéressé sursauta. Perdu dans ses pensées, il
n’avait pas vu arriver madame Duval, la gestionnaire de
l’établissement.
- Je suis justement passée vous voir croyant vous
y trouver, comme je sais que vous arrivez de bonne
heure, en général.
- Aujourd’hui est décidément un jour exceptionnel,
répondit Dubellan avec un clin d’œil complice. J’ai
été retardé par cette charmante personne, que, par ailleurs,
nous attendions. Je vous présente mademoiselle
Loyal, la nouvelle surveillante, elle remplacera mademoiselle
Palluau, qui dû démissionner avant les vacances.
- Enchantée, fit madame Duval en tendant une
main parfaitement manucurée à Laura-Lise. Vous n’aurez
guère de soucis chez nous, c’est plutôt tranquille. Peutêtre
une surveillance un peu plus ciblée au niveau du self.
Qu’est-ce qu’il y a pu avoir comme oublis de cartes de
cantine au deuxième trimestre !
- Rassurez-vous, nous avons la solution, comme
vous le savez bien. Ceci ne sera bientôt plus un problème,
dit alors Dubellan.
- Justement, c’est de ça dont je voulais vous parler,
au sujet de notre réunion de ce soir. Je souhaitais
m’assurer que nous n’avions rien oublié, que nous étions
prêts. Je sais que Sobalsky a fédéré des enseignants
contre le projet. Je l’ai croisé tout à l’heure. Il a sa mine
des grands jours. Il nous prépare un mauvais coup, j’en
suis sûre.
16
quel elle coucha les idées qui leur venaient. Au bout d’un
moment, elle dut se résoudre à une évidence.
Ils n’avaient pas grand chose de nouveau.
En observant Dubellan, elle pressentait qu’il ne
lui avait pas tout dit. Il semblait sur le point de se confier,
mais il ne parvenait pas à se décider. Avec douceur, elle
l’encouragea :
- N’avez-vous rien oublié, monsieur Dubellan ?
- Je crois qu’on me suit, lâcha-t-il en regardant
par-dessus l’épaule de la jeune femme, comme s’il craignait
l’arrivée de quelque indésirable.
- Comment ça ?
Le principal parla alors de la berline noire aux
vitres fumées. Il avoua ses soupçons au sujet d’une visite
de son appartement en son absence. Il faillit même parler
des livres qu’il achetait depuis quelques semaines et de
l’appel de madame Martinet, mais se ravisa. Il se demandait
d’ailleurs pour quelle raison elle ne lui avait pas encore
envoyé ce qu’elle lui avait promis. Elle ne l’avait
pas recontacté depuis le jour où elle l’avait prévenu de sa
découverte. Bien qu’il fût impatient, il n’avait pas osé la
relancer. Voyant que Laura-Lise le regardait avec un vif
intérêt, il dit :
- Vous voyez, vous aussi vous devez me prendre
pour un fou. Probablement que je me fais des idées… Je
n’aurais pas dû vous dire tout ça.
- Mais non, au contraire, vous avez eu raison de
m’en parler. L’avez-vous dit aux enquêteurs ?
96
faim. Je n’ai pas fini de vous raconter l’histoire du Livre
d’Ortensia. Je peux encore vous consacrer quelques minutes.
Où en étions-nous déjà ?
Après avoir craint un moment que l’intervention
de madame Duval ne mit un terme au récit de Dubellan,
Laura-Lise saisit la corde au vol :
- Concernant l’orthographe d’“Ortensia”, il paraît
que c’est Nicole-Reine Lepaute qui l’a modifiée.
- Et pour quelle raison ? l’interrogea Dubellan,
amusé par la pugnacité de la jeune femme.
- En référence à la pierre philosophale, censée
transformer l’or en plomb, “Ortensia” s’écrivait, à
l’origine, “Aurtensia”. “Au” est le symbole de l’or, diminutif
d’aurum, en latin. Nicole-Reine Lepaute, ayant
donné le nom d’“hortensia” à la plante, voulut faire un
clin d’œil à la fleur en changeant “Aurtensia” en “Hortensia”.
Enfin, trouvant que le “H“ était en trop, elle
l’écrivit “Ortensia”. Elle fit ainsi d’une pierre deux
coups, rendant hommage à la plante, tandis qu’“or” restait
présent. C’est bien ça ?
Dubellan siffla entre ses dents.
- Bravo ! Vraiment, vous êtes très bien documentée
! Oui, c’est cela même.
- Cette histoire me fascine. Je savais, pour
l’orthographe d’“Ortensia”. Je voulais m’assurer que ce
que j’avais lu était vrai. Mais j’espère en apprendre un
peu plus avec vous. Je conçois parfaitement que madame
Lepaute ait sans doute consacré une partie de sa vie à
tenter de déchiffrer le fameux livre. En revanche, je ne
18
trop souvent ? Des inconnus étaient-ils entrés dans
l’établissement, ou avaient-ils été repérés aux alentours ?
Une grande partie du personnel, des professeurs, certains
élèves aussi, subirent un véritable interrogatoire durant
cette journée singulière.
Laura-Lise s’intéressait à la façon dont les policiers
orientaient leurs questions. Elle avait remarqué que
celles-ci revenaient souvent à Dubellan. Elle en était surprise,
incapable d’imaginer qu’ils puissent le soupçonner.
Ce Lavergne et son coéquipier lui inspiraient une véritable
défiance. Elle les aurait tout aussi bien vus croqués
sur une planche de bande dessinée que jouant dans un
vaudeville. Même en faisant un effort, elle avait bien du
mal à les imaginer dans un commissariat de police.
- Bon, à demain tout le monde !
Zoé se dirigea vers le bus qui venait de stopper à
l’arrêt juste en face. Victoria et Amar lui emboîtèrent le
pas, faisant un signe de la main aux autres en guise d’au
revoir. Apercevant la voiture de sa mère, Mathilde
s’éloigna, laissant Laura-Lise seule avec Arthur et Clément.
Ce dernier, se rappelant subitement son entraînement
de basket, courut vers l’Abribus à son tour. Enfin,
Arthur salua la surveillante et s’en fut à pied, rejoignant
un groupe d’élèves chahutant sur le trottoir.
Laura-Lise se retrouva seule avec les nombreuses
questions qu’elle ressassait depuis le début de la journée.
Comme elle se dirigeait elle-même vers l’arrêt de bus,
elle aperçut Dubellan franchissant le porche du collège. Il
faisait grise mine. Plongé dans ses pensées, il passa devant
elle sans la voir. Le principal marchait en traînant
92
gent, je tiens tout de même à finir ce qu’avait commencé
madame Duval.
En complément du système Arc-en-Self, la société
fournissait un lecteur de biométrie par reconnaissance
du contour de la main. Un lecteur de cartes magnétiques
lui était associé pour les convives qui ne venaient au self
que ponctuellement, par exemple, ou ceux ne souhaitant
pas utiliser la biométrie. L’entreprise installait le fameux
distributeur de plateaux avec un chariot intégré et un
autre de rechargement. Un technicien venait une journée
sur le site pour le paramétrage et la formation des responsables.
A cela s’ajoutait un CD-Rom d’autoformation,
vingt cartes magnétiques blanches avec rabat comme
alternative à la biométrie, cent cartes jetables magnétiques
pour les occasionnels et le raccordement des équipements
hors câblage.
- Bravo ! ironisa Sobalsky en frappant dans ses
mains. Mais pour le prix, on voudrait bien savoir…
En disant cela, il regardait en direction du représentant
du conseil général, supposant qu’il émettrait
quelques réticences lorsque Dubellan annoncerait la couleur.
- Tout est là, fit le principal en brandissant son
devis devant Sobalsky qui ne daigna pas même le regarder.
C’est très intéressant et l’installation sera rapide, en
ce qui nous concerne en tout cas.
Monsieur Santini était curieux. Il demanda à voir
les documents. Il compara le devis d’Alise avec celui de
ses deux concurrents, avant de le passer aux élus marseillais.
40
- On n’est pas à l’abri d’une défaillance technique,
non ? questionna Victoria. On a souvent entendu
dire que les centrales nucléaires étaient infaillibles… Et
puis il y a eu Tchernobyl, Fukushima…
- Bien sûr, mais je ne pense pas que ce soit comparable.
La gestion d’une centrale est autrement plus
complexe que celle d’une borne biométrique.
- Hum… Moi je crois que Sobalsky est derrière
tout ça, avança Amar. Il est pas clair ce type.
Laura-Lise ne répondit pas. Nul au collège
n’ignorait ce que pensait le professeur de la biométrie.
Depuis son appel téléphonique, la jeune surveillante le
savait capable de coups tordus. Mais de là à le soupçonner
de vol, il y avait un pas qu’elle n’était pas prête à
franchir. De plus, elle ne croyait pas à une défaillance
technique. Cela ne faisait qu’épaissir le mystère. De
quelle façon, le ou les voleurs s’étaient-ils introduits dans
la salle 13 ? Et qui étaient-ils ?
- C’est vrai que l’inspecteur qui enquête sur
l’affaire s’appelle Laverge… Euh, Lavergne ? s’esclaffa
Clément.
- C’est ce que tout le monde dit, répondit Arthur,
ajoutant quelques commentaires que Laura-Lise préféra
ignorer.
Les enfants rirent en chœur. Laura-Lise sourit.
Elle avait été brièvement présentée aux enquêteurs. Ils
souhaitaient en effet interroger les surveillants, qu’ils
convoquèrent dans l’après-midi, cherchant à savoir s’ils
avaient entendu des rumeurs, ces derniers temps. Quelqu’un
avait-il fait allusion au Livre d’Ortensia un peu
91
- En effet, répondit Dubellan. Je me demande si je
ne suis pas en train de le devenir !
- Pardon ?
- Dingue. Je deviens fou. Cette histoire me fait
perdre la boule ! Même les policiers doutent de ma bonne
foi. Me soupçonner de vol, moi ! J’en arrive à me demander
s’ils n’ont pas raison. Et si je perdais la tête, ne
sachant plus bien ce que je fais ? Si j’avais moi-même
ouvert la salle 13 et emporté le Livre d’Ortensia pour le
cacher ailleurs et que je ne m’en souvienne plus ? Si
j’étais atteint d’Alzheimer ? Si je…
Dubellan s’empourprait. Il faisait de grands gestes
avec les mains, perdant brusquement toute contenance.
Les mots lui manquèrent tout à coup et il s’effondra sur
la table, la tête entre les mains :
- Je ne sais plus où j’en suis, mademoiselle Loyal,
je suis bouleversé. Je vous prie de m’excuser. Je ferais
mieux de rentrer.
- Monsieur Dubellan, rassurez-vous, vous n’êtes
pas fou, fit Laura-Lise d’une voix douce. Je comprends
votre réaction, c’est normal. Ressaisissez-vous. Il y a
forcément une explication rationnelle à cette mystérieuse
disparition. Nous allons résumer ensemble les derniers
événements, de façon méthodique. Peut-être, après cela,
y verrons-nous plus clair ?
Et ils passèrent l’heure suivante à étayer diverses
hypothèses. A chaque question qu’ils se posaient, ils essayaient
de trouver une réponse ou, tout au moins, de
définir une piste à suivre. En fourrageant dans une poche
de sa veste, Laura-Lise trouva un calepin écorné sur le-
95
automobiles, avant de resserrer leur recherche sur la
marque Audi. En procédant par élimination, ils arrivèrent
à la conclusion que deux modèles ressemblaient à celui
remarqué par le principal : l’Audi A4 et l’Audi A5.
- Oui, c’est sûrement quelque chose comme ça,
confirma Dubellan. En noir, avec des vitres teintées,
exactement comme cette image.
Il désignait un modèle sur l’écran de l’ordinateur.
- Bon, c’est déjà un début, dit Laura-Lise. Avec le
numéro d’immatriculation, nous pourrons probablement
retrouver son propriétaire.
- Croyez-vous que ce sont des informations faciles
à obtenir ?
- J’ai ma petite idée là-dessus, fit Laura-Lise avec
un sourire énigmatique. Laissez-moi quelques heures.
Demain, peut-être, serai-je en mesure de vous fournir le
nom du conducteur.
- Mais dites-moi, vous avez le bras long on dirait !
- Han, han… se contenta de répondre la jeune
femme sans afficher le désir d’en dire plus.
Comme Mathieu s’était emparé d’un livre sur une
étagère, l’attention de Dubellan fut momentanément détournée.
L’enfant commença à lire à voix haute :
- Cicada et formica :
Cantibus assiduis nequicquam rura fatigans,
Triverat aestivos laeta cicada dies.
Saeviit ut Boreas, se improvida sensit egentem,
Vermiculi aut culicis frustula nulla domi…
Il n’eut pas le temps de finir que le principal, lui
retirait le livre des mains.
100
Elle reprit la mesure précédant celle où elle s’était
trompée. La sonate nº9 avait été composée en 1805.
C’était une œuvre pour piano et violon. Cette fois-ci, les
notes glissèrent, fluides, comme par magie. Laura-Lise
joua encore une dizaine de minutes avant de s’arrêter.
Elle rangea le violon dans son étui. L’homme était toujours
là. Il fermait les yeux. Il était barbu, grisonnant,
avec des cheveux trop longs. Il portait un vieux manteau
troué. Son pantalon était élimé aux genoux et l’une de ses
chaussures, éventrée sur le côté. De toute évidence, il
faisait partie de ces ombres malheureuses sur lesquelles
les regards des passants ne font que glisser.
- C’est magnifique, dit-il soudain.
Laura-Lise fut surprise par la douceur de la voix,
et aussi parce que c’était la première fois que l’homme
lui adressait la parole. Depuis plusieurs jours, il venait
s’asseoir en face d’elle, l’écoutant en silence, sans la déranger.
- Merci, fit la jeune femme, heureuse d’avoir offert
un peu de paix à cette âme abandonnée.
- J’aime Beethoven. Cette sonate nº9 est extraordinaire
et réputée difficile pour la partie violonistique.
Vous la jouez très bien, vous êtes douée.
Laura-Lise fut étonnée par la culture musicale
dont faisait preuve son interlocuteur. Puis elle se fustigea
intérieurement pour cette réaction primaire. Pourquoi un
SDF serait-il inculte ? Que savait-elle de la vie de cet
homme ? De quel droit se permettait-elle d’avoir des préjugés
?
78
photo du contour de ta main, à part l’accrocher au-dessus
d’une cheminée ?
- Je te l’offrirais bien la photo de ma main... Un
jour, ça te donnerait peut-être l’idée de me demander en
mariage, lança Clément avec un clin d’œil.
La remarque déclencha un nouvel accès de rire
chez les garçons et empourpra les joues de Victoria. Laura-Lise
devina que l’adolescente devait en pincer pour le
Don Juan. Dans le conflit sous-jacent dans lequel elle
débarquait, il y avait donc un prince et une princesse.
Elle comprenait maintenant les propos qu’avaient échangés
devant elle madame Duval et le principal alors qu’ils
se tenaient devant la salle 13. Elle se rappelait la mine
soucieuse de Dubellan après ce bref échange. De toute
évidence, le collège était en ébullition. Elle arrivait en
pleine polémique sur un sujet sensible.
Pour ou contre la biométrie au collège ?
La question semblait diviser élèves et professeurs.
- Bon, tu vas voter contre ? insista Arthur qui
n’avait pas obtenu de réponse.
- Non, je vais voter pour. C’est pas dangereux,
j’en suis sûre et c’est super pratique. Je vous expliquerai
pourquoi plus tard.
- Alix, il votera contre, il me l’a dit, fit alors Zoé.
- Pourquoi l’avis d’Alix semble si important pour
vous ? demanda Laura-Lise
- C’est le second représentant des élèves au CA,
et comme c’est un grand de 3 e , il est respecté, précisa
Victoria.
33
de distribution de plateaux par biométrie RCM. Le contrôle
d’accès à certains lieux, comme le CDI, par
exemple, ou la photocopieuse, pourrait également être
effectué à l’aide de cet outil. Il suffirait à l’élève de taper
un code de 1 à 3 chiffres puis de poser sa main sur le lecteur
pour actionner le distributeur de plateaux au self.
- En fait, tout le monde ici ne parle que de ça depuis
des semaines, dit Mathilde pour conclure.
- Oui, la rumeur circulait bien avant les vacances,
précisa Victoria. C’est désormais une certitude puisque le
conseil d’administration va voter pour ou contre ce soir.
Je fais partie des représentants des élèves. Je suis au courant
depuis le début des vacances.
- Tu vas voter contre j’espère ! s’exclama Arthur.
T’as entendu ce qu’en disent Alix ou la prof de math, et
aussi Sobalsky ? Encore, on s’en fout de ce que dit Sobalsky.
Perso, j’ai pas confiance en lui. Mais Alix, il est
balèze et madame Taïeb, elle dit pas que des bêtises…
- Qui sont Alix et madame Taïeb ? s’enquit Laura-Lise
- Alix, c’est un grand, un troisième. Madame
Taïeb, c’est la prof de math, dit le garçon.
- Et que disent-ils sur la biométrie par contour de
la main ? questionna encore Laura-Lise.
- Selon eux, c’est une atteinte aux libertés individuelles,
répondit Zoé.
- C’est légal, je suppose, avança Laura-Lise.
- Oui, autorisé par la Cnil, précisa Victoria.
- C’est la Commission nationale de l’informatique
et des libertés, murmura Mathilde.
31
senta, Dubellan sentit son cœur faire un bond dans sa
poitrine. Un fol espoir l’envahit.
- Vous l’avez retrouvé ?
- Oui. Une chance ! Je vous le fais parvenir au
plus vite.
Dubellan échangea encore quelques mots fébriles
avec son interlocutrice. Il avait du mal à contenir sa joie.
Après avoir raccroché le téléphone, il hocha la tête pensivement.
Le premier instant d’excitation passé, il comprit
que ce qu’il venait d’apprendre ne devait surtout jamais
être divulgué.
Il était désormais détenteur d’un lourd secret.
***
Au même moment, à des milliers de kilomètres,
retentit la sonnerie d’un autre téléphone.
- Yeah ?
- We have something… Very interesting.
- Are you sure ?
- Oui… Yes… I think… Heu, I’m sorry, my English…
- Poursuivez en français, fit la voix avec un fort
accent texan. Je comprendrai.
Quand il eut écouté, l’homme sourit.
- Parfait. Faites le nécessaire. Vite.
Et il raccrocha.
***
68
cinquante ans, il ne lui restait guère plus que quelques
oasis capillaires aux bords des tempes.
Cela ne l’incommodait pas. Chez les Dubellan, on
était chauve de père en fils. Ainsi en avait décidé la nature.
Etienne Dubellan ne cherchait pas à la contrarier.
Finalement, il appréciait de ne pas avoir besoin du peigne
le matin au réveil. Il ne craignait pas les caprices du mistral,
qui, au plus grand désarroi de ses collègues féminines
du collège Mimelot, saccageait les coiffures tendance
et autres coupes fantaisistes.
Etienne Dubellan était un chauve heureux.
S’il sacrifiait à cette inspection rigoureuse chaque
matin dans son rétroviseur, ce n’était donc pas pour arranger
un épi indiscipliné, mais pour ajuster le nœud de
sa cravate. Il en portait à toute occasion, autant pour se
rendre au collège que pour faire ses courses. Même aux
jours les plus chauds de l’été marseillais, il était rare qu’il
ne fût pas tiré à quatre épingles. Il était généralement
vêtu d’une veste, d’un pantalon à pinces, d’une chemise à
rayures et d’une incontournable cravate. Cette dernière
était chaque fois différente, assortie naturellement au
reste de ses vêtements. Il en possédait une quantité impressionnante,
car Etienne Dubellan était kravacolluphile.
En clair, il collectionnait les cravates.
Il en avait de toutes sortes, de toutes les matières
et de toutes les tailles. À ceux qui le questionnaient sur le
nombre exact des trésors qu’il accumulait au fil des ans,
il répondait sans faillir :
- Trois mille quatre cent cinquante-trois !
2
tez… Nous sommes convaincus que si les enfants
s’opposent à l’installation, ils convaincront leurs parents.
Laura-Lise faillit répondre vertement, tant elle
était outrée par le culot de Sobalsky. Surtout, elle
n’appréciait guère qu’il la crût capable d’une telle manipulation.
Elle respira profondément, afin d’évacuer la
colère, et répondit d’une voix neutre :
- Je ne pense pas que cela fasse partie de mon travail.
Je n’ai, en aucun cas, à tenir de propos susceptibles
d’influencer les élèves. Il me semble qu’il en est de
même pour les enseignants, n’est-ce pas ?
- Naturellement, répondit sèchement Sobalsky.
Mais, voyez-vous, nous sommes devant un cas de force
majeure. Je suis persuadé que nos gamins nous remercieront,
plus tard, de leur avoir ouvert les yeux. Encore une
fois, c’est pour leur bien.
- Alors, faites ce que vous dicte votre conscience.
Je fais, quant à moi, ce qui me semble juste. Je vous souhaite
une bonne fin de soirée, monsieur Sobalsky.
Laura-Lise raccrocha. Elle resta un moment immobile
et dut encore avoir recours à une série de respirations
profondes avant de recouvrer tout à fait son calme.
Des cris en provenance de la cuisine la firent réagir. Mathieu
se tenait devant la casserole restée sur la gazinière
d’où s’échappait une odeur de brûlé. La jeune femme
soupira. Sobalsky lui avait fait oublier les pâtes sur la
flamme.
- Ce n’est pas grave, Mathieu. On va en cuire
d’autres, il y en a pour dix minutes. Tu m’aides à mettre
la table ?
56
Alors, Dubellan confia ses présomptions à madame
Ferrand. Elle l’écouta sans mot dire jusqu’à la fin
de son récit.
- Enfin, c’est impossible ! Mon cher Étienne, vous
perdez la tête ! Qui voulez-vous qui s’introduise chez
vous ? Et pour quoi faire ? Encore, on vous aurait volé, je
ne dis pas ; de nos jours, on voit tellement de choses !
Mais croyez-vous qu’un petit malin serait venu lire un
bon roman pendant votre absence, pour repartir ensuite
comme il est venu ? Voyons, ça ne tient pas debout !
Au fond de lui, Dubellan savait qu’elle avait raison.
Pourtant, quelqu’un avait bien fouillé sa bibliothèque,
cela ne faisait aucun doute. Il songea brièvement
à la voiture aux vitres teintées devant le collège, mais il
préféra ne pas en parler. Il demanda simplement :
- Vous n’avez rien remarqué d’anormal aujourd’hui
? Un inconnu dans l’escalier, peut-être ?
- Je ne suis sortie que dans la matinée, mais non,
pas d’inconnu dans l’escalier, ni ailleurs. Allez, mon
cher, vous devriez vous reposer, vous êtes surmené, voilà
tout. Je vais vous donner quelques sachets de tisane relaxante,
vous m’en direz des nouvelles.
Dubellan esquissa un sourire. Madame Ferrand
était la bonté incarnée. Il lui laissa sa sacoche, la remercia
et rentra chez lui. Songeur, il s’affaira à des tâches
ordinaires, prépara son repas, pressé de se mettre au lit
avec le livre qu’il venait de recevoir. Il était dans la cuisine
quand le téléphone sonna. La voix de la femme qui
prononça son nom lui était inconnue. Lorsqu’elle se pré-
67
venait de faire une révélation à la jeune femme qu’il
n’avait, jusque-là, faite à personne.
Avant d’être affecté à Mimelot, il avait travaillé
dans d’autres établissements et avait tout mis en œuvre
pour obtenir le poste où il officiait aujourd’hui. Ça lui
avait pris du temps. Il y avait aussi mis beaucoup
d’énergie depuis ce fameux jour où, après une recherche
généalogique, il en était arrivé à la conclusion qu’il venait
de verbaliser à l’instant. Il était un descendant de
Jean-Étienne Dubellan et de Mathilde Lepaute, les derniers
héritiers de la lignée Lepaute à avoir possédé le
Livre d’Ortensia. Il n’eut guère le temps de regretter plus
longuement son bavardage excessif, car la jeune femme
dit alors :
- Waoow ! C’est incroyable ! Extraordinaire !
Génial ! Vous êtes l’héritier du Livre d’Ortensia !
- Heu… D’une certaine façon, oui… Mais
n’oubliez pas qu’il a été vendu à Guillaume Martinet.
C’était un homme tout à fait respectable. Après avoir fait
fortune dans le négoce, il fit un don pour ouvrir un collège
à la place de l’hôpital qui venait de fermer. Le quartier
était déjà populaire à l’époque. Guillaume Martinet
tenait à ce que les jeunes issus de milieux modestes aient
accès à l’éducation. Le collège était alors privé, il est
devenu public rapidement, par la suite. monsieur Martinet
a signé un acte de donation de tous ses biens à l’école
avant de mourir. Aussi, le livre en est-il légalement la
propriété.
- Et vous en êtes le gardien ! Le plus légitime qui
soit, fit Laura-Lise en clignant de l’œil.
21
acteurs jouaient le rôle des officiers de police présents
dans son bureau. Mais, à ce stade, Dubellan eut un doute.
Même comme acteurs, les deux hommes n’étaient pas
crédibles.
- Si vous voulez bien, Etienne, je vais résumer la
situation, avança l’intendante.
Le principal acquiesça. Il ne se sentait pas la force
de relater les événements aux enquêteurs, chose que Jacqueline
Duval fit parfaitement. Quand elle eut terminé, le
silence plana quelques instants dans la pièce. Croisant le
regard interrogateur de Dubellan, la secrétaire s’excusa :
- Heu… Si vous n’avez pas besoin de moi, je retourne
dans mon bureau.
Dubellan approuva d’un signe tête. La jeune
femme sortit discrètement, ravie de ce qu’elle avait entendu.
Elle allait, de ce pas, raconter les détails de
l’affaire à ses collègues. Elle se réjouissait à l’avance de
la description qu’elle ferait des deux enquêteurs à l’allure
si singulière. Si certains s’ennuient à leur travail, elle ne
pouvait en dire autant. Décidément, ces derniers temps, le
collège Mimelot était animé !
Le capitaine Lavergne rompit le silence en prenant
un air savant :
- Hum… Vous dites, chère madame, que votre
système de sécurité a été récemment installé ?
- Ça ne fait pas encore deux semaines, précisa
Dubellan.
- Selon vous, ce système de biométrie est imparable.
Seul le contour de votre main a été photographié et
enregistré ?
85
- En fait, l’établissement doit seulement informer
individuellement les parents et faire une déclaration sur
le site Web de la Cnil pour pouvoir mettre en place un
système de biométrie RCM, ajouta Victoria. Mais tout le
monde n’est pas obligé d’y souscrire. On pourra très bien
continuer à passer sa carte magnétique dans le lecteur. Ca
laisse le choix !
- Mais dites donc, vous m’avez l’air parfaitement
au courant ! J’en apprends des choses avec vous, dit Laura-Lise.
- C’est normal, je fais partie du CA, j’ai demandé
des détails à Duballon… heu… Monsieur Dubellan, corrigea
Victoria. J’en ai parlé avec mes parents et mon
frère, qui travaille dans l’informatique. Je suis allée sur le
site d’Alise qui est super complet. J’ai obtenu plein
d’infos.
- Alise ?
- C’est une des sociétés qui installe ce genre de
systèmes, dit Victoria. C’est celle-là que monsieur Dubellan
veut faire intervenir.
- Mon père, il dit que ça craint ces trucs-là, intervint
Clément. Il dit que si on commence comme ça, on
pourra bientôt plus aller aux toilettes sans être filmé !
Les enfants rirent de bon cœur.
- Madame Taïeb a dit aussi qu’avec ça, on pourrait
être fiché plus tard, que ça risque de nous suivre toute
notre vie, ajouta Arthur.
- C’est faux, le coupa Victoria. On ne peut rien
faire avec un contour de main. Avec des empreintes digitales
oui, mais que crois-tu qu’on pourrait faire avec une
32
USB, au format d’une carte de crédit. Elle contient une
copie du logiciel sous licence, ainsi que toutes les documentations
“utilisateur” afférentes à la livraison. Cette
carte, outre le fait qu’elle permet d’assurer la sauvegarde
de données, propose également une présentation de
l’équipe d’Alise et des principales solutions et options
disponibles au catalogue. Ça vous intéresse ?
- Heu… Oui. Enfin, les clés U-machin-chouette,
c’est pas trop mon truc. Voyez avec le lieutenant Garcia,
répondit Lavergne contrarié. Alise… Drôle de nom pour
une boîte !
- L’alise est le fruit d’un arbre, l’alisier, qui donne
au printemps des petites boules rouges.
- Ah oui ? intervint Garcia. Et quel est le rapport
avec l’activité de cette entreprise ?
- La définition du mot correspondait bien à l’état
d’esprit des quatre fondateurs, l’alise étant un petit fruit
au goût sauvage et aigrelet. De plus, ils voulaient un nom
commençant par la lettre “A”, pour le référencement dans
les annuaires, et “Alise”, ça sonne bien, c’est un joli mot.
- Hum… Admettons, fit Lavergne, peu convaincu,
mais cela ne présente guère d’intérêt pour notre affaire.
Garcia, ne vous dispersez pas. Vous dites, monsieur Dubellan,
que cette société… Alise, est compétente ?
- Tout à fait. Ils ont fait une batterie de tests et je
puis vous assurer qu’en dehors de moi, personne ne peut
ouvrir la porte de la salle 13.
Une étrange lueur s’alluma dans les yeux du capitaine
qui, immédiatement, alarma le principal. En lissant
87
ral, madame Cherfaoui et monsieur Brigot pour la municipalité.
Monsieur Keller représentait la communauté de
communes. Il y avait aussi des enseignants, l’assistant du
service social, l’infirmière scolaire, des parents d’élèves,
deux enfants et, bien sûr, la gestionnaire du collège, le
CPE et l’adjoint de Dubellan.
Le principal reprit la main :
- Avant de vous laisser la parole, je vais présenter
brièvement notre projet en l’étayant avec les documents
dont je dispose.
Il sortit un classeur de son cartable et le posa devant
lui.
- Le collège Mimelot envisage donc d’installer un
système de distributeur de plateaux par biométrie pour le
self, notamment, et d’équiper peut-être d’autres accès
comme la porte du CDI. La biométrie par contour de la
main au self semble inquiéter certaines personnes et nous
allons en parler sûrement plus en détail. Mais avant tout,
précisons l’intérêt de cet outil. Je vais laisser madame
Duval, notre gestionnaire, vous donner son point de vue.
- Merci. Je voudrais tout d’abord préciser que le
distributeur de plateaux par biométrie RCM, qui, certes,
possède un certain nombre d’atouts, ne représente qu’une
partie de l’offre qui nous intéresse.
Madame Duval expliqua alors les avantages en
question. Le collège était déjà équipé d’un accès au self
par carte magnétique dont elle n’était pas forcément satisfaite.
Chaque jour des élèves oubliaient leur carte, certains
la perdaient. Il fallait, dans ce cas, en créer une
nouvelle et cela occasionnait des dépenses supplémen-
36
ne faisait rien au hasard. La frénésie avec laquelle il surfait
sur certains sites Internet, les livres qu’il achetait en
ligne avaient forcément un rapport avec les derniers événements.
Comme nombre d’impulsifs, Sobalsky était
intuitif. Il flairait une piste qu’il ne devait surtout pas
négliger. En esquissant un sourire, il éteignit l’ordinateur.
Enfin, cette journée s’achevait sur une note
d’espoir.
Il allait approfondir ses investigations.
***
- Étienne, nous avons un problème.
Jacqueline Duval se tenait dans l’embrasure de la
porte du bureau de Dubellan. Elle avait à peine pris le
temps de frapper. Le rythme accéléré de sa respiration
laissait deviner une forte agitation. Elle avait couru. Le
principal quitta sa chaise prestement. Se dirigeant vers
l’intendante, il posa une main sur son épaule :
- Hé bien, Jacqueline, prenez le temps de respirer.
Enfin, que se passe-t-il ?
- Ils sont devant le collège, plusieurs dizaines,
brandissant des panneaux. Ils distribuent des tracs, interpellent
les élèves, les parents venus les chercher.
Consultant sa montre, Dubellan constata qu’il
était 17h15, l’heure de la sortie des classes.
- Mais de qui parlez-vous donc ?
- Caméra Phobie. C’est comme ça qu’ils
s’appellent.
- Caméra Phobie ?
60
s’arrêter pour prendre un verre. Le principal accepta. Ils
avisèrent une terrasse ombragée, et Dubellan se laissa
tomber sur sa chaise plus qu’il ne s’y assit. Ils gardèrent
le silence en attendant leurs rafraîchissements.
- Les enquêteurs pensent que j’ai volé le Livre
d’Ortensia, lâcha brusquement Dubellan.
Laura-Lise manqua de s’étouffer et reposa son
verre en toussant.
- Vous plaisantez ? finit-elle par dire, après avoir
repris son souffle.
Mais elle voyait bien que le visage de son interlocuteur
était tendu.
- Je sais bien, c’est insensé, mais c’est pourtant la
vérité…
Hochant tristement la tête, il reprit :
- En même temps, je les comprends. Personne
d’autre que moi ne peut ouvrir la porte de la salle 13. Que
voulez-vous qu’ils pensent ?
Laura-Lise réfléchissait. Bien qu’elle se fût posé
maintes fois la question, elle n’avait pas la réponse.
- Il y a forcément une explication, dit-elle simplement.
- Sans doute, mais je ne vois pas laquelle. La
borne biométrique est très sûre. J’ai appelé Alise dans la
matinée. Ils ont tout de suite fait des vérifications à distance.
Tout est normal. Ils n’en reviennent pas. Un technicien
sera là demain à la première heure, mais il ne
trouvera rien, certainement.
- Enfin, c’est complètement dingue !
94
Il s’agissait d’un plan. Certaines zones étaient effacées,
d’autres n’étaient pas très nettes, mais l’essentiel
était visible. Sobalsky siffla entre ses dents. C’était incroyable.
Comment une telle chose était-elle restée méconnue,
ignorée de tous ? En dehors de Sobalsky, Perrot
et lui-même, personne n’en soupçonnait l’existence. Sobalsky
esquissa un sourire.
Il tenait dans ses mains l’arme pour exécuter sa
vengeance.
***
Les notes de la sonate pour violon en “la” majeur
de Beethoven s’élevaient dans l’air déjà doux. Il n’était
que sept heures et la journée s’annonçait chaude. Les
doigts de la violoniste accrochèrent, toujours à la même
phrase. Laura-Lise s’arrêta. Elle manquait
d’entraînement, elle n’avait pas assez de temps. Elle
jouait chaque matin une heure, au moins, et répétait tous
les soirs, mais ce n’était pas suffisant. Il lui faudrait travailler
sans relâche pour garder le niveau avant de retourner
au conservatoire en octobre.
La jeune femme n’était plus seule dans le petit
parc où elle venait s’entraîner de temps à autre. Un
homme s’était assis sur un banc, face à elle. Laura-Lise
aimait cet endroit. Il n’avait rien d’extraordinaire. Le
carré de pelouse, les quelques parterres de fleurs et les
arbres au feuillage tendre étaient entourés d’une grille.
Ce petit square était comme une bulle de savon colorée
au cœur de la ville. Le matin, il n’y avait personne.
Quand il faisait beau, Laura-Lise venait jouer là.
77
tour d’eux des regards suspicieux. Comme Dubellan discutait
avec monsieur Parpelane, il sentit une présence
derrière lui. En se retournant, il vit le visage tendu de
Sobalsky penché sur son épaule :
- Je n’ai pas dit mon dernier mot, Dubellan.
Puis Sobalsky se redressa et marcha prestement
vers la sortie. Cela s’était passé si rapidement que Dubellan
se demanda s’il n’avait pas rêvé.
- Belle victoire, n’est-ce pas ?
Monsieur Santini souriait en tendant la main. Dubellan
le salua. Puis, en suivant des yeux le représentant
du conseil général, il aperçut par la porte entrebâillée la
tête de Sobalsky qui l’observait. Il avait au fond des yeux
une expression terrible, presque assassine, que le principal
ne lui connaissait pas. Il ne comprenait pas la raison
de tels sentiments. Il avait déjà vu Sobalsky piquer des
colères mémorables. Il pouvait être rancunier, ne pas
adresser la parole à quelqu’un pendant des semaines,
mais c’était un sanguin. S’il boudait un collègue, il se
déversait en critiques sur celui qu’il honnissait devant les
autres professeurs. Sobalsky, au fond, n’était pas méchant.
Il avait plutôt un comportement fougueux, irréfléchi
et immature. Mais les traits figés de son visage en cet
instant, la dureté de son regard, lui conféraient une froideur
implacable.
Ce n’était pas dans ses habitudes.
Dubellan eut un sombre pressentiment.
***
49
- C’est le nom d’un collectif s’opposant à la biométrie.
Il y a des enseignants du collège parmi eux, dirigés
par Sobalsky, évidemment.
Quelques minutes plus tard, Dubellan était devant
l’entrée principale de l’établissement. Il repéra immédiatement
un groupe de professeurs, rassemblés derrière
Sobalsky. Ce dernier portait lui-même un panneau qu’il
affichait fièrement comme un étendard. On pouvait y
lire :
“Jeux de mains, jeux de vilains !
Aujourd’hui, on vous filme,
Demain, on vous fiche !”
Des parents d’élèves avaient réuni des enfants auprès
d’eux. Ils formaient une longue chaîne en se tenant
par la main. Certains, en avant, portaient des pancartes.
Dubellan en lut quelques-unes :
“Main dans la main pour le respect des libertés
individuelles”
“George Orwell avait vu juste, Big Brother nous
regarde !”
Un homme ameutait les passants en criant dans un
mégaphone. Des badauds commençaient à s’arrêter sur le
trottoir, en face de l’établissement. Curieux, certains
s’approchaient, interpellant les manifestants. Dubellan
remarqua un grand échalas qui discutait avec un groupe
de parents d’élèves tout en prenant des notes sur un car-
61
- Il y a une différence de prix sensible entre Alise
et les autres prestataires, c’est incontestable. La qualité
sera-t-elle au rendez-vous ? Je suppose que vous avez
rencontré ces gens ?
- Un commercial est venu, bien sûr, répondit Dubellan.
Il a étudié la configuration des lieux en vue d’une
prochaine installation. Nos locaux se prêtent tout à fait à
une mise en place sécurisée, autant pour le self que pour
le CDI. Nous n’aurons même pas à faire
d’aménagements. C’est une chance.
- En effet. Et le tarif est attractif, c’est certain,
ajouta madame Cherfaoui, l’adjointe de la ville de Marseille.
Moi je trouve ce système formidable !
- Attendez ! intervint brusquement Sobalsky.
Monsieur Dubellan ne nous a pas tout dit, j’en ai peur.
Sur un plan éthique, ce genre de technologie est contestable.
Ne pensez-vous pas que les données collectées sur
les élèves pourraient être utilisées à des fins outrepassant
leur fonction initiale ? Qui sait ce qui peut advenir de
fichiers informatiques ?
- Je représente l’ATOSS, les personnels administratifs,
techniciens, ouvriers sociaux et de santé, renchérit
l’assistant du service social. J’ai, quant à moi, quelques
réticences concernant les problèmes d’hygiène que
l’installation d’un tel appareil peut générer. Chaque enfant
posera sa main, peut-être sale, sur un support commun.
Qu’en sera-t-il de la transmission d’éventuels virus
ou bactéries ?
- Et par ailleurs, je m’interroge, surenchérit un parent
d’élève. Je suppose que votre système soi-disant si
41
- Ça paraît intéressant, en effet, reprit monsieur
Santini, le représentant du conseil général, mais je suppose
qu’une telle merveille est onéreuse. Je ne sais pas si
cela entrera dans notre budget.
- Détrompez-vous, lança Dubellan, qui attendait
cet instant. Nous avons fait faire trois devis, par des entreprises
compétentes, et nous en avons retenu une tout à
fait compétitive.
Dubellan retira des papiers de son classeur. À ce
moment, la porte s’ouvrit sur madame Chavibol,
l’enseignante manquant à l’appel.
- Vous avez commencé ? fit-elle d’un air réellement
surpris de sa voix perçante irritant ses élèves autant
que ses collègues. Excusez-moi.
Mais tous les regards restaient braqués sur elle.
Certains, interrogatifs, se tournaient de temps à autre vers
Dubellan avant de revenir vers madame Chavibol.
Ce ne fut qu’après avoir traversé la salle pour
s’asseoir près du principal qu’elle parut remarquer l’effet
de surprise provoqué par son arrivée. Apparemment,
l’assemblée attendait d’elle une explication. Certains
étaient ébahis, des parents d’élèves semblaient inquiets.
Quelques sourires ironiques se profilèrent sur les lèvres
des professeurs qui connaissaient l’enseignante, d’autres
affichèrent une mine blasée. Le CPE haussa les épaules.
Dubellan resta neutre. Il n’en était pas moins
étonné. Madame Chavibol était réputée pour ses sautes
d’humeur et des excentricités en tout genre. Depuis qu’il
la connaissait, elle lui avait déjà fait quelques coups fumants,
mais là, tout de même, elle se surpassait !
38
- Non, c’est pas méchant, mais peut-être qu’il
n’apprécierait pas, dit Laura-Lise en se remémorant sa
gaffe matinale avec le principal. Elle comprenait soudainement
pourquoi il s’était retourné si vivement lorsqu’elle
l’avait nommé de la sorte.
- Et tu crois que c’est normal d’insulter ton professeur
principal ? ajouta-t-elle. Tu as le droit de le penser,
mais si tu exprimes ton opinion en public, il est préférable
de le faire avec respect. Ça te plairait que quelqu’un
parle de toi de cette manière ?
- Ben non ! Forcément ! fit Clément d’un air contrit.
- Bon, alors n’en parlons plus. Rassure-toi, je n’ai
pas toujours dit du bien de mes profs moi non plus,
quand j’avais ton âge. Mais pouvez-vous m’éclairer sur
cette histoire de flicage et de biométrie ?
Laura-Lise avait entendu parler de passeport biométrique.
Elle savait que des techniques permettaient de
repérer un individu fiché dans un aéroport par un système
de caméras filmant l’écart exact entre les yeux. Certains
locaux, dans des entreprises, étaient depuis longtemps
équipés de choses semblables. Cela se faisait aussi avec
la main. Mais elle ne voyait pas l’intérêt d’employer une
telle technologie dans un collège.
Mathilde se chargea d’expliquer à la surveillante
en quoi consistait la biométrie RCM. Il s’agissait d’une
technique utilisant la technologie en 3D de la morphologie.
Deux caméras réalisaient une photo numérique de la
main pour en enregistrer la forme. Depuis peu, le bruit
circulait que l’établissement allait s’équiper d’un système
30
- Vous plaisantez ? Déjà qu’ils me prennent pour
un voleur, je n’ai pas envie de passer en plus pour un
paranoïaque !
- Hum… Peut-être avez-vous eu raison. D’autant
qu’ils pourraient croire à une manœuvre de votre part
afin de vous disculper. Cela dit, vos impressions sont
intéressantes. C’est une piste à suivre, non ?
- Peut-être, mais nous n’avons pas grand-chose.
Quoi que… J’ai inconsciemment relevé l’immatriculation
de la voiture. Les chiffres et les lettres m’ont marqué :
1260 XLS. Le véhicule est parti juste comme j’atteignais
la portière passager. J’ai eu le temps de voir la plaque à
l’arrière. C’est une coïncidence : le 12 correspond au
mois de décembre où j’ai vu le jour, et 1960 est l’année
de ma naissance. Quant à XLS, ça m’a fait immédiatement
penser au tableur Excel, que j’utilise souvent pour
faire des listes en tout genre. Je ne suis pas connaisseur
en modèles automobiles, en revanche, et je ne peux pas
vous donner la marque de la voiture. Je ferais un piètre
détective !
- Mais si, au contraire. Bravo pour la plaque !
- Hum… Encore une fois, c’est un pur hasard.
Qu’allons-nous faire de cette information ? En parler à la
police ?
- Peut-être pouvons-nous en apprendre un peu
plus ? Si on regardait différents modèles de voitures sur
Internet, vous reconnaîtriez le véhicule ?
- Je ne sais pas… Peut-être.
- Bien. Allons chez moi, alors. Puis, consultant
son portable, elle ajouta : Ouh ! Pressons ! Il faut que je
97
“l’invention” du feu… Pour Laura-Lise, le changement
était inhérent à la vie. Elle ne souhaitait pas dévoiler pour
autant le fond de sa pensée à Sobalsky, dont la manœuvre
lui paraissait claire, désormais. Elle voulait voir jusqu’où
il pouvait aller, faisant semblant de s’intéresser à ses propos.
Se croyant en territoire ami, celui-ci s’avança sans
prendre la moindre précaution :
- Eh bien, avec certains de mes amis professeurs,
nous avons remarqué votre rapide intégration au collège,
et plus particulièrement auprès des enfants. Il faut les
entendre à l’intercours, dans les couloirs, à la récréation.
Ce ne sont que des “Laura-Lise” par ci, “Laura-Lise” par
là, “Laura-Lise a dit ceci”, “Laura-Lise a dit cela”. Bravo,
mademoiselle Loyal, vous avez conquis nos collégiens
en un temps record. C’est incroyable !
- Vous exagérez, fit la jeune femme, irritée.
- Non non, je vous assure. Vous êtes la coqueluche
des élèves, notamment certains des miens, le club
des six, Victoria et sa bande… Aussi, avons-nous eu une
idée…
« Nous y voilà, songea Laura-Lise. Va-t-il
oser ? »
- Oui, vous avez donc pensé ? l’encouragea-t-elle.
- Et bien… Je ne sais trop comment dire… Vous
avez une influence certaine sur les collégiens. Peut-être
pourriez-vous, l’air de rien, évoquer les dangers que représente
la biométrie pour eux, pour leur avenir, en
étayant vos dires des arguments que je vous ai présentés.
Je pourrai vous fournir des documents, si vous le souhai-
55
Sobalsky était furieux. Cette surveillante impertinente
l’avait envoyé sur les roses, lui raccrochant au nez
sans autre forme de procès. Il était vexé et déçu aussi, car
il ne doutait pas de l’impact qu’aurait pu avoir son influence
sur les collégiens. En même temps, il savait que
Dubellan appréciait la jeune femme. Le principal l’avait
probablement convertie à la biométrie par ses grandes
théories intellectuelles.
Dubellan.
Encore lui.
Non content de lui avoir ravi la place de principal
qu’il briguait depuis longtemps, il était devenu, dès les
premiers mois de son installation à Mimelot, aussi respecté
que lui-même l’était auparavant. Pour Sobalsky,
enseignant à Mimelot depuis vingt-cinq ans, Dubellan
n’était qu’un arriviste. Le principal profitait de son tempérament
placide et débonnaire pour se mettre dans la
poche les professeurs qui, jusqu’alors, s’en référaient à
lui et à son ancienneté quand ils attendaient un conseil.
Sobalsky regrettait le temps où l’on faisait appel à
lui pour prendre une décision, trancher en cas de désaccord
entre deux parties. Durant des années, sa parole fut
rarement remise en question. Il était le gardien officiel de
la salle 13, dont il possédait la clé. L’arrivée de Dubellan
avait fortement émoussé sa popularité. Le pire était que
le principal n’avait rien fait pour ça. Il attirait naturellement
la sympathie de ses collègues, tant et si bien que,
très vite, il s’était vu confier la charge du Livre
d’Ortensia.
57
aussi de connaître la raison de l’agitation dans le quartier
Notre-Dame. Cela avait-il un rapport avec ce qu’il avait
vu cette nuit ?
Il s’ébroua puis sortit à son tour du parc dans lequel
un homme venait d’entrer avec son chien. Machinalement,
il se dirigea vers la Bonne-Mère. Ce serait bien le
diable s’il ne parvenait pas à glaner quelques informations.
***
Dubellan était effondré. Assis sur une chaise, dans
son bureau, les épaules basses, les bras ballants, il haletait
de façon désordonnée. Une boule dans sa poitrine
bridait sa respiration, empêchant le souffle de se déployer
dans sa cage thoracique. Madame Duval avait beau essayer
de le calmer par des mots rassurants, rien n’y faisait.
Il faut dire qu’elle-même était atterrée, en état de
choc. Les couloirs des locaux administratifs étaient en
ébullition. Nul ne s’inquiétait de se pencher sur les dossiers
en cours. Les élèves étaient rentrés depuis peu, les
cours avaient commencé, mais tout le monde avait
l’esprit ailleurs après avoir appris l’incroyable nouvelle
en arrivant au collège.
Depuis, les pensées convergeaient toutes vers
l’événement survenu durant la nuit. On ne parlait que de
ça.
Dubellan avait beau essayer de trouver une explication,
il ne comprenait pas. Son esprit était dépassé.
Cette nuit, avait eu lieu à Mimelot une chose tout
à fait inimaginable. L’impossible s’était produit.
80
- On est tous dans la même classe, en 5 e C, dit
Amar, l’un des deux garçons arrivés en dernier.
Il était un peu enveloppé, très brun et de petite
taille. Ses cheveux aile de corbeau, son teint bistre et ses
grands yeux noirs lui donnaient un air de petit prince
oriental.
- On est toujours ensemble, ajouta Arthur, un
grand rouquin dégingandé. Dis, Laura-Lise, c’est ton vrai
nom ?
La jeune femme rit de bon cœur, avant d’adopter
un air conspirateur :
- Ah ! Je vais t’avouer une chose… Je suis là en
mission très spéciale, sous une fausse identité…
- T’es une keuf ? Un agent secret ? Ouah ! Mortel
! lança joyeusement Clément.
- En quelque sorte… Et je suis là pour vous surveiller
!
Après avoir gardé un court silence, elle reprit :
- Je plaisante évidemment. Ben oui, je m’appelle
bien Laura-Lise, qu’y a-t-il d’extraordinaire à cela ? J’en
suis même fière. Mes parents m’ont donné ce prénom
composé en hommage à mes deux grands-mères. Et, heureusement,
parce que Laura tout court a été le prénom
féminin le plus donné en 1992, l’année de ma naissance.
- De toute façon, on n’a pas besoin d’avoir un
keuf à l’école. On aura peut-être même bientôt plus de
surveillants, reprit Clément.
- Vous êtes donc si sages que ça ? s’étonna Laura-
Lise.
27
- On dirait qu’il est monté sur des ressorts, renchérit
Amar. Il bouge tout le temps et s’énerve pour trois
fois rien. En plus, il est pas franc du collier !
Laura-Lise apprit ainsi que Sobalsky était passionné
par la matière qu’il enseignait, mais qu’il manquait
de pédagogie. Il faisait répéter par cœur des noms
de fleurs en latin à ses élèves, ne tolérait pas le moindre
bruit durant la classe, limitant les échanges, assénant ses
cours comme des vérités incontournables dont il était
l’unique détenteur. Il se comportait en véritable tyran,
s’emportait si, par malheur, un enfant posait une question
qu’il n’attendait pas. Bref, il voulait tout contrôler, être
partout à la fois, régner en maître absolu sur sa classe. Ce
comportement conquérant et autoritaire s’étendait jusque
dans la salle des professeurs, parmi lesquels il n’avait pas
que des amis non plus. Pourtant, certains l’appréciaient,
car il était l’un des plus anciens enseignants du collège et
avait une solide expérience du métier.
- Duballon, il l’aime bien en tout cas, précisa subitement
Clément.
C’était également la deuxième fois que Laura-
Lise entendait le garçon déformer ainsi le nom du principal.
Si elle ne l’avait pas relevé la première, c’était parce
qu’elle n’était pas certaine d’avoir bien entendu. Cette
fois, elle décida d’intervenir.
- Tu crois que c’est respectueux de transformer le
nom de quelqu’un ainsi ?
- Bah ! Tout le monde l’appelle comme ça. C’est
pas méchant.
29
raient à cette visite, permettant de rassurer l’utilisateur
avant le jour du démarrage.
Naturellement, Alise assurait la maintenance et la
mise à jour de ses installations, à raison de deux ou trois
par an. Le Club des utilisateurs du logiciel Arc-en-Self,
une association indépendante regroupant plus de 600
gestionnaires utilisant les produits d’Alise, organisait le
recueil des demandes d’amélioration du logiciel auprès
des utilisateurs par le biais de neuf réunions régionales.
En fin d’année scolaire, au mois de juin, l’assemblée générale
établissait un consensus entre l’association et
l’éditeur afin de mettre en œuvre les améliorations sélectionnées.
En cas de besoin, les utilisateurs pouvaient,
bien entendu, appeler la hot-line et, si besoin, être dépannés
sous 48 heures au maximum.
Aussi, Dubellan était-il satisfait. Il avait digéré
l’incident de la matinée, espérant que son bref discours
devant la caméra de TV4 Marseille serait bien perçu. De
toute façon, il n’était plus question de revenir en arrière.
Il supposait que le collectif Caméra Phobie ferait encore
du remous, mais les médias s’en désintéresseraient rapidement,
probablement. Le principal était surtout soulagé
de savoir le Livre d’Ortensia enfin correctement protégé.
Il était animé par l’heureux sentiment du devoir accompli.
L’avenir s’annonçait sous de bons auspices.
Dubellan était confiant.
***
74
- Allons, allons, ne criez pas au loup avant de
l’avoir vu, Jacqueline. Nous avons des arguments de
poids pour nous, fit Dubellan en songeant aux documents
d’Alise rangés dans son cartable, des dépliants “Biométrie
RCM : info ou intox ?” qu’Alise lui avait envoyés.
- Vous avez sûrement raison, nous verrons bien.
J’essaierai de passer vous voir dans la matinée, histoire
de faire le point avant la réunion. A plus tard, donc.
Quant à vous, mademoiselle, j’espère que votre première
journée parmi nous sera agréable.
- Merci, répondit Laura-Lise avec un large sourire.
Elle suivit un instant l’intendante du regard
comme celle-ci s’éloignait dans le couloir. C’était une
femme d’environ quarante ans, à l’allure gracile, élégante
et vêtue avec goût. Elle lui avait fait une bonne impression
et Laura-Lise s’en réjouissait. Puisqu’elle allait travailler
à Mimelot jusqu’à la fin de l’année, autant que
cela se fasse dans de bonnes conditions. Et pour le moment,
ça se présentait plutôt bien. Les deux premières
personnes qu’elle avait rencontrées lui paraissaient fort
sympathiques. C’est alors qu’elle remarqua que Dubellan
s’était renfrogné. Un pli soucieux barrait son front dégarni.
- Quelque chose ne va pas ? s’enquit-elle.
- Hum… J’espère que non… Mais je ne vais pas
vous embêter avec nos problèmes…
Puis en tirant sa montre de sa poche, il ajouta :
- Bientôt huit heures moins le quart, je ne suis pas
en avance, mais je ne voudrais pas vous laisser sur votre
17
sa moustache d’un air pensif, Lavergne dit, sur un ton
doucereux :
- Bien…Hum, hum… Nous y voilà. Vous affirmez
donc être LE SEUL, à avoir eu accès au bouquin
disparu… À mes oreilles de fin limier, ces mots sonnent
comme un aveu, monsieur Dubellan. En avez-vous conscience
? Car, par déduction, vous êtes bien sûr LE SEUL
à avoir pu voler le livre !
Le principal reçut le coup comme un uppercut. Il
s’attendait à tout, de cet enquêteur suffisant, mais pas à
ce qu’il le couche sur la liste des suspects. Et encore
moins qu’il le considère comme le numéro un.
- Mais… Enfin… C’est ridicule… Je vous assure
que…
- Ta ta ta… Monsieur Dubellan ! Laissez-moi
faire mon travail et vous poser des questions quand JE le
décide. Si vous cherchez à m’embrouiller, vous trouverez
à qui parler !
Dubellan s’étouffa. Il voulut répondre, mais les
mots lui restèrent en travers de la gorge. Son visage
s’empourpra subitement. L’air lui manquait et il dut desserrer
le nœud de sa cravate.
- Je ne vous permets pas ! C’est absurde ! finit-il
par dire.
- Il y a bien une autre possibilité, fit Lavergne.
Avez-vous un frère ?
Dubellan dédaigna la question. Cet enquêteur le
prenait pour un imbécile. D’un signe de tête, il l’incita à
poursuivre.
88
génie de neveu arriverait là où elle-même avait échoué. Il
n’en eut pas le temps.
- Il me paraît raisonnable d’avancer l’hypothèse
qu’il n’avait pas emporté le précieux livre avec lui, dit
Laura-Lise.
- Heureusement, non. Il avait un ami, à Marseille,
où il séjourna un temps avant d’embarquer. Cet ami conserva
l’ouvrage après la mort de Joseph, mais il ignorait
l’importance des secrets que, peut-être, il recelait.
Ainsi, pendant longtemps, le livre fut-il transmis
de génération en génération, sans que jamais personne ne
soupçonnât sa singularité. On le considérait comme un
ouvrage rare, un bel objet dont la valeur était avant tout
sentimentale. On s’y attachait plutôt parce qu’il rappelait
le proche défunt dont il provenait que pour ses qualités
exceptionnelles. Enfin, une infirmière ayant travaillé à
Mimelot à l’époque où c’était encore un hôpital, au tout
début du XX e siècle, décida, pour la première fois, de le
vendre. Elle était veuve et avait trois enfants à élever, ce
qui, sans doute, explique son geste. Elle était aussi très
proche du fondateur du collège, Guillaume Martinet, un
homme érudit et passionné de grec ancien. Il fit
l’acquisition du précieux ouvrage.
- L’infirmière en question s’appelait Mathilde,
née Lepaute en 1862. Elle épousa Jean-Etienne Dubellan
quelque vingt-trois ans plus tard, précisa Dubellan.
Puis, d’un seul coup, il se tut. Emporté par la
fièvre de son récit, mis en confiance par l’écoute attentive
de Laura-Lise, il en avait oublié toute prudence. Il
20
paraison des informations que vous laissez traîner chaque
jour sur Internet ou ailleurs : adresses, situation de famille,
âge, numéros de téléphone, de Sécurité sociale,
profession, centres d’intérêt… Pensez-vous, honnêtement,
qu’un contour de main puisse être utile à quelqu’un
?
Et il présenta ostensiblement une grande feuille de
dessin sur laquelle était représentée une dizaine de mains
de différentes couleurs, peintes par les enfants de l’école
maternelle voisine. Les rires provoqués par cette démonstration
lui donnèrent un regain d’énergie.
- Que l’on veuille vous nuire ou vous vendre
quelque chose, il suffit à un individu, une société quelconque,
d’acheter un fichier d’adresses clients pour en
savoir autant sur vous que n’en sait peut-être votre voisin
le plus proche, martela-t-il en conclusion.
Dubellan n’en revenait pas. Il n’était pas du genre
expansif lorsqu’il s’exprimait en public, mais là, son talent
oratoire avait dépassé celui de Sobalsky. Sa longue
tirade avait visiblement fait son effet. Il voyait aux mines
dubitatives de certains qu’ils paraissaient déstabilisés.
Afin de ferrer le poisson, il sortit sa dernière carte en
s’adressant aux élus locaux :
- Voyez-vous, la biométrie au collège n’a rien de
diabolique. Et nous souhaitons l’utiliser pour autre chose.
Une chose à laquelle nous tenons particulièrement, et qui
vous tient à cœur aussi, mesdames et messieurs : le Livre
d’Ortensia.
A l’évocation du fameux ouvrage, les visages
s’illuminèrent. Évidemment, le livre était la fierté des
46
vous n’êtes pas sans savoir que le CA du collège a voté
l’installation d’un système de biométrie par reconnaissance
du contour de la main, je suppose ?
- Bien sûr, le vote a eu lieu le jour de mon arrivée…
- Très bien. Qu’en pensez-vous ?
Laura-Lise fut un instant désarçonnée. La spontanéité
de la question ne lui laissait pas le temps de la réflexion.
Elle ne voyait pas où Sobalsky voulait en venir.
Aussi opta-t-elle pour la circonspection.
- Hum… Voyez-vous, je travaille à Mimelot depuis
peu. Je prends tout juste mes marques et j’arrive en
pleine polémique. Je n’ai pas assez de recul pour me
permettre d’intervenir.
- Bien sûr, mais vous devez bien avoir une opinion
sur la chose, entre nous… Vous pouvez me faire
confiance. C’est pour votre bien et celui des élèves, que
je cherche un soutien.
- Un soutien, comment ça ?
Laura-Lise se mordit les lèvres. Sa curiosité
l’avait emportée contre toute prudence. Sobalsky
s’engouffra dans la brèche :
- Peut-être avez-vous entendu parler de mouvements
s’opposant à la biométrie dans les écoles, comme
le collectif George Orwell, Souriez vous êtes filmés, Résistons
ensemble… et j’en passe. Ils réunissent des parents
d’élèves, des enseignants et d’autres acteurs de
l’éducation désireux de protéger les libertés individuelles.
Ils se mobilisent pour faire interdire les technologies dou-
53
- Ben, on n’est pas des délinquants, c’est sûr, dit
Zoé.
- Pourtant, Duballon veut mettre un appareil de
biosymétrie pour nous contrôler, poursuivit Clément.
- Biométrie par reconnaissance du contour de la
main ou biométrie RCM, rectifia Mathilde.
- Ouais… Binométrie si tu veux… N’empêche
que, la prof de math, Sobalsky et Alix, ils disent que c’est
pour nous fliquer, renchérit Amar.
Laura-Lise n’entendait rien à la conversation des
enfants. Il lui manquait probablement une donnée essentielle
pour comprendre. En revanche, le nom de Sobalsky
venait d’être prononcé devant elle pour la seconde fois de
la journée. Ne sachant trop quelle question poser pour
éclaircir cette histoire, elle demanda des précisions sur le
fameux Sobalsky.
- C’est notre prof principal. Il fait les SVT, dit Arthur,
qui s’était encore peu exprimé.
- Il est sympa ? s’enquit Laura-Lise.
La réponse ne vint pas spontanément, mais à la
mine sombre qu’affectèrent tout à coup les enfants, elle
devina qu’ils ne devaient guère l’apprécier.
- Tu ne le répéteras pas si on te dit ce qu’on en
pense ? demanda Clément.
- Bien sûr que non. Vous avez le droit d’avoir
votre opinion.
- On ne l’aime pas, dit timidement Zoé.
- C’est un con, asséna franchement Clément.
28
les repas de leurs enfants aux dates choisies. Le système
Arc-en-Self offrait une option de règlement mensuel par
prélèvement automatique. Monsieur Parpelane, quant à
lui, s’aventura sur le terrain du respect et de la protection
des libertés individuelles. Il évoqua Internet, outil que les
enfants maîtrisaient souvent mieux que leurs parents et
qui collectait chaque jour des millions d’informations sur
les internautes. Il affirma qu’une forte proportion de mineurs,
très jeunes parfois, étaient inscrits sur des sites de
réseaux sociaux avant même l’âge légal. Nul ne
s’insurgeait contre cela, et les parents en question, étant
eux-mêmes souvent clients de sites marchands, recevaient
certainement des dizaines de spams chaque jour,
leur adresse e-mail circulant dans des centaines de fichiers
dont ils ignoraient même le contenu. Enfin, tout le
monde possédait une carte bancaire, alors que celle-ci
permettait, le cas échéant, de suivre un individu à la
trace. Ceux qui dénonçaient le téléphone portable étaient
rares, alors qu’il était, à peu de choses près, l’équivalent
d’un bracelet électronique pour les délinquants.
- Bref ! Nous vivons dans un monde où il est extrêmement
difficile de ne pas laisser de traces de son passage,
conclut Parpelane. Notre nom est, pour chacun
d’entre nous, présent dans une multitude de fichiers bancaires,
commerciaux, administratifs, médicaux et j’en
passe. À moins de vivre dans une grotte himalayenne ou
au fin fond de l’Amazonie, et encore… nul ne peut y
échapper.
- Exactement, approuva Dubellan. Et croyez-moi,
un contour de main est au contraire sans danger, en com-
45
Il rangeait soigneusement sa collection dans un
meuble réservé à cet usage, chez lui, dans son appartement
de la rue des Acacias, non loin de la Bonne Mère.
En plus de la kravacolluphilie, Etienne Dubellan cultivait
une passion immodérée pour les livres. Il s’intéressait
tout particulièrement aux ouvrages anciens, à des éditions
rares de textes philosophiques ou ésotériques. Quelques
manuscrits rédigés en grec ancien ornaient aussi ses étagères.
Certains étaient écrits en latin et illustrés
d’enluminures colorées. D’autres enfin étaient rédigés en
sanscrit, en arabe ou en perse. Etienne Dubellan aimait
les langues mortes. Il avait appris le grec, le latin et pris
des cours de sanscrit à une époque de sa vie.
Ce jour-là, Dubellan fut particulièrement soigneux
en resserrant le nœud de sa trois mille quatre cent
cinquante-quatrième trouvaille. Il faut dire qu’il en était
fier, car il l’avait achetée la semaine précédente à New
Delhi, en Inde, où il avait passé une dizaine de jours pendant
les vacances de Pâques. En descendant de sa voiture,
il jeta un œil à sa montre gousset, avant de la glisser dans
la poche de sa veste dont il tira un pan pour qu’elle retombe
parfaitement sur l’avant. Ce n’était pas évident, sa
silhouette étant quelque peu replète, mais il était un incorrigible
épicurien. Son léger embonpoint en était la
preuve. Celui-ci était accentué par une taille modeste,
mais Etienne Dubellan ne s’en formalisait pas vraiment.
C’était un homme simple, bien dans son corps, finalement.
3
net. Lorsqu’il s’en fut questionner les professeurs, le
principal comprit qu’il s’agissait d’un journaliste.
- Allons-y ! fit madame Duval. Il faut faire
quelque chose !
- Non, c’est inutile. Ne nous donnons pas en spectacle,
répondit Dubellan. De toute façon, le mal est fait.
Cette manifestation va faire du bruit dans les journaux.
Évitons d’en rajouter.
Comme il prononçait ces mots, il prit conscience
du sentiment de gêne qui l’oppressait depuis un moment.
Il avait tout d’abord mis cette curieuse sensation sur le
compte de la surprise, de l’agitation. Mais il s’aperçut
soudainement que le regroupement bruyant devant le
collège n’était pas la cause de son trouble. Ce qui le dérangeait,
au contraire, était immobile, silencieux. À
quelques mètres sur sa gauche, garée le long du trottoir,
une voiture aux vitres fumées était stationnée. Dubellan
ne voyait pas si elle était occupée, mais le sentiment
d’être observé était si fort qu’il en était presque certain.
Tout à coup, il se rappela avoir déjà vu ce véhicule. Il ne
se souvenait plus très bien. Le matin même, dans la rue
de son immeuble ? La veille au soir, en quittant le collège
? Plus il se concentrait, plus l’assurance d’avoir
aperçu la berline noire à plusieurs reprises s’ancrait en
lui. Subitement, Dubellan fut submergé par une étrange
sensation. Quelque chose dans son ventre se noua. Etaitil
en train de sombrer dans une paranoïa stupide ? Il lui
fallait une explication. Afin d’en avoir le cœur net, il se
dirigea vers le véhicule. Alors qu’il n’était plus qu’à
quelques mètres, il constata que le moteur tournait. Il
62
toute franchise. Le choix que nous avons fait est purement
pratique. Nous entendons profiter de la technologie
pour améliorer le quotidien des élèves, aider leurs parents
pour le paiement des repas, faciliter la gestion du self…
Rien de diabolique dans tout ça, croyez-moi.
- Quel message souhaitez-vous faire passer aux
parents d’élèves ?
- Je ne sais comment rassurer les personnes ici
présentes et qui s’opposent au projet. Je peux tout de
même préciser que plus de 350 collèges et lycées sont
actuellement équipés de systèmes comme le nôtre. Les
premiers le sont depuis six ou sept ans. Les utilisateurs en
sont pleinement satisfaits et nulle dérive n’a été signalée
depuis. Des dérives qui tiennent d’ailleurs plus du fantasme
que d’un réel danger. J’aimerais seulement dire à
ceux qui n’en sont pas convaincus que je m’engage personnellement
à répondre à toutes leurs questions s’ils en
ont. Nous organiserons une journée porte ouverte pour
les parents souhaitant voir de plus près le système quand
il sera installé.
Les deux techniciens d’Alise avaient maintenant
terminé. Le premier était ingénieur informaticien. Il connaissait
parfaitement son domaine puisqu’il avait participé
au développement des programmes logiciels. Il était
également rompu aux techniques de formation et aux
arcanes de la comptabilité publique et privée. Le deuxième
technicien avait raccordé le matériel livré à
l’établissement quelques jours auparavant. La borne du
self était en place, le distributeur de plateaux, testé.
72